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JULES RENARD
Le Vigneron
dans sa Vigne
NOUVELLES DU PAYS. — TABLETTES d'ÉLOI
LE VIGNERON DANS SA VIGNE
CINQUIEME EDITION
1^ A U I S
MERCVHK l)i FRANCK
ONDE, XXVI
LE VIGNERON DANS SA VIGNE
JULES RENARD
Le Vigneron
dans sa Vigne
CINQUIÈME ÉDITION
497514
PARIS ^
MERGVRE DE FRANGE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXIV
tL A ÊTÛ TIRIÉ DE CET OUVRAGE
Deux exemplaires sur Chine, numérotés 1 et 2
et douze exemplaires sur Hollande, numérotés de 3 à îk.
lUSTIFIGATIOM DU TIRAGE
4457
1914
Proîts de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
y compris la Suède, la PJorvège et le Danemarlç.
A LUCIEN GUITRY
HOMME DES CHAMPS
NOUVELLES DU PAYS
MŒURS DES PHILIPPE
La maison des Philippe est peut-être la
plus vieille du village. Son toit de chaume
moussu et rapiécé qui descend jusqu'à terre,
sa porte basse, sa petite croisée qui ne s'ou-
vre pas, lui donnent l'air d'avoir au moins
deux cents ans. Madame Philippe en est hon-
teuse.
— Faut-il être pauvre, dit-elle, pour la
laisser dans cet étatl
— Moi je trouve, lui dis-je, votre maison
très bien.
— Quand on touche le mur, dit-elle, le
plâtre vient avec les doigts.
10 LE VIGNERON DANS SA VIGNB
— Personne ne t'empêche, dit Philippe,
de boucher les trous, avec des numéros du
Petit Parisien.
— Je ne réclame pas une maison de riches,
dit-elle, je ne demande que la propreté, et
si j'avais quatre sous d'économies, la bico-
que serait réparée demain.
— Ne faites pas ça, madame Philippe ; je
vous assure que votre maison est admirable
— Elle ne tient plus debout.
— Ne t'inquiète pas, dit Philippe, elle est
assez solide pour t'enterrer.
— En me tombant sur la tête, dit Madame
Philippe que sa réponse fait rire seule.
— Ne craignez rien, dis-je, et ne mépri-
sez pas votre maison. Vous auriez tort; elle
a beaucoup de valeur. Songez que c'est un
héritage de vos ancêtres, et puisque vous
avez le culte des morts, gardez avec respect
tout ce qui vous vient d'eux. Votre maison,
c'est un souvenir du vieux temps, une relique
sacrée.
— Je ne vous dis pas le contraire, répond
Madame Philippe déjà flattée.
NOUVELLES l>tJ PAYS 11
— A votre place, je me garderais d'y
changer une pierre. Je la préfère aux mai-
sons neuves; oui, oui, au point de vue pitto-
resque et instructif, je l'aime mieux qu'un
château moderne, parce que cette bonne
vieille maison nous rappelle le passé et que,
sans elle, nous ne saurions plus comment
étaient bâties les maisons de nos pères.
— Tu entends? dit Philippe, presque tou-
jours de mon avis contre sa femme.
— C'est vrai, dit-elle retournée, qu'il fau-
drait aller loin pour voir une maison comme
la n^tre, et que, dans tout le pays, elle n'a
pas sa pareille. Entrez donc, s'il vous plaît I
Ce qui frappe d'abord, dès le seuil, c'est le
lit de bois aussi large que long sur ses pieds
sans roulettes. J'imagine qu'il a dû passer
par la cheminée. La porte était trop étroite.
— Il se démonte, me dit Philippe.
Madame Philippe ne le tire jamais. Une
fois collé au mur, il y est resté. Gomme
elle n'a pas le bras long, elle se sert d'une
fourche pour écarter les draps et border le
lit du côté du mur.
12 \.& VIGNERON DANS SA VIGNE
— Dans l'ancien temps, dit Philippe, il
y avait, au-dessus du lit, un dais carré de
planches porté par quatre quenouilles, et
tout autour s'accrochaient des rideaux jaunes
à bordure verte.
— Des rideaux de grosse laine tissée sur
de la toile, dit Madame Philippe. On appelait
ça du p'oulangis ; c'était inusable.
— On n'en voyait pas la fm, dit Philippe,
on les pendait et on ne les dépendait plus.
Ils renfermaient le lit. On ne les ouvrait, que
pour y entrer, comme à la comédie, et quand
le père montait se coucher, il disait : a Bon-
soir, mes enfants, je vas à la comédie ! »
■ — Cette espèce de rideaux n'existe plus,
dit madame Philippe. La dame du château
les a détruits. Elle les achetait pour faire
des tentures.
— • Mon père lui a vendu les siens cin-
quante francs, dit Philippe. C'était bien payé.
Ils n'en valaient pas vingt.
— Nous avons, dit madame Philippe,
encore un lit de cette taille-là sur le grenier.
— Pourquoi ne rutilisez-vous pas? A
NOUVELLES DU PAYS 13
votre âge, vous seriez mieux chacun dans
votre lit.
— Que Philippe couche, s'il veut, dans
un lit à part, répond Madame Philippe. Moi,
je couche dans le mien.
— Dans le tien! C'est le mien aussi, dit
Philippe.
— C'est le lit de nos noces, dit-elle.
— Et vous croyez que vous dormiriez
mal dans un autre lit?
— Je n'y dormirais pas à ma main, dit-
elle.
— Et vous, Philippe?
— Jamais je ne découche.
Il ne s'agit pas d'affection et de fidélité.
Ils couchent une première nuit ensemble
et voilà une habitude prise pour la vie. L'un
et l'autre ne quitteront le lit commun qu'à
la mort.
Ils ne se servent pas de leurs oreillers. Ils
les posent la nuit sur une chaise, parce que
ces oreillers doivent rester le jour sur le lit,
pleins et durs, blancs et frais à l'œil.
— Ça fait joli et il ae faut pas, me dit
LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Madame Philippe, que le monde les voie
fripés.
— Cachez-les sous la couverture, per-
sonne ne les verra.
— C'est la mode de les laisser dessus.
— C'est cependant si naturel, quand on a
un oreiller, de le mettre sous sa tête I
— On le place sous la tête, dit Philippe,
dans le cercueil. Les héritiers laissent tou-
jours un oreiller au mort.
— Mais ils donnent n'importe lequel, dit
Madame Philippe. Ils ne sont pas obligés de
faire cadeau du meilleur.
Les Philippe couchent sur une paillasse
et un lit de plume. Ils ne connaissent pas le
matelas. La laine et le crin valent trop cher,
et ils ont pour rien la plume de leurs oies.
— J'ai souvent vu, dis-je, sur la route,
des oies si déplumées qu'elles faisaient de
la peine. Je les croyais malades.
— Elles étaient déplumées exprès, dit
Philippe, seulement elles Tétaient trop. Il
ne faut pas ôter les plumes qui maintiennent
l'aile, sans quoi l'aile pend et fatigue la bête.
NOUVELLES DU PAYS 15
— Elle doit souffrir et crier, quand on la
plume ainsi vivante?
— On attend, dit Madame Philippe, que la
plume soit mûre et se détache tout seule.
C'est le moment de la récolter. On la récolte
trois fois par an.
— Une ménagère habile ne se trompe pas
d'époque, dit Philippe, et elle ne laisse pas
perdre une plume. On prétend même qu'une
fdle n'est bonne à marier que lorsqu'elle
saute sept fois un ruisseau pour ramasser
une plume.
— C'est une gracieuse légende.
— Oh! répond Philippe, c'est une blague.
Philippe couche sur le bord et Madame
Philippe au fond.
— Est-ce que vous mettez une chemise
de nuit?
— Celle de jour n'est donc pas bonne ? dit
Philippe.
Elle est tellement bonne qu'elle dure au
moins une semaine et quelquefois deux. Je
ne suis pas sûr que Madame Philippe ôte
son jupon. A quoi ça l'avancerait-il de tant
IG LE VIGNEKON DANS SA VIGNE
se désliabiller? Il y a belle heure qu'ils ne se
couchent que pour dormir. Ils dorment d'ail-
leurs dans le lit de plumes comme dans deux
nids séparés. Ils y enfoncent chacun de leur
côté. Ilsy reposentsans remuer, à l'étouffée;
ils y soufflent et ils suent, et le matin, quand
ils ouvrent la porte, ça sent la lessive.
— Rêvez-vous, Philippe ?
— Rarement, dit-il, et je n'aime guère
ça, on dort mal.
Il croit qu'on ne peut faire que des rêves
désagréables. Quant à Madame Philippe, elle
ne rêve jamais
Ou si je rêve, dit-elle, je ne m'en
aperçois pas,
— De sorte que vous ne savez pas ce que
c'est qu'un rêve ?
— Non.
— Je te l'ai expliqué, dit Philippe.
— Tu m'expliques ce qui se passe dans
ta tête, et moi je te réponds qu'il ne se passe
rien de même dans la mienne; alors ?
En échange, c'est toujours elle qui se lève
la première.
NOUVELLES DU PAYS 17
— A quelle heure?
— Ça dépend de la saison.
— L'été?
— L'été, ce n'est pas l'heure qui me règle,
c'est le soleil.
— Malgré les volets?
— Jamais je ne les ferme, dit-elle, j'aurais
peur du tout noir, et j'aime être réveillée
par le soleil. Il habite là-bas juste en face de
la fenêtre, et aussitôt qu'il sort de sa boîte,
il vient jouer sur mon nez
18 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
II
Je leur ai fait une visite de nouvel an.
J'avais quitté une campagne touffue, je
l'ai retrouvée dégarnie, mais plus verte qu'en
octobre parce que les blés sortent de terre.
L'herbe si longtemps grillée s'est rafraîchie
d'une herbe neuve et courte que les bœufs
ne peuvent pas saisir de leur grosses lèvres.
Il a fallu les rentrer à la ferme. On ne voit
plus, dans la campagne, les familles de bœufs
qui l'habitaient. Seuls, quelques chevaux
restent au pré. Ils savent prendre leur nour-
riture où le bœuf n'attrapait rien. Ils crai-
gnent moins le froid et s'habillent l'hiver
d'un poil grossier à reflets de velours.
Sauf une espèce de chêne dont la feuille
NOUVELLES DU PAYS 19
persiste et ne tombera que pour céder sa
place à la feuille nouvelle, tous les arbres
ont perdu toutes leurs feuilles.
La haie impénétrable est devenue transpa-
rente, et le merle noir ne s'y cache pas sans
peine.
Le peuplier porte^ à sa pointe, un vieux nid
de pies hérissé en tête de loup, comme s'il
voulait balayer ces nuages, plus fins que des
toiles d'araignées, qui pendent au ciel.
Quant à la pie, elle n'est pas loin. Elle sau-
tille, à pieds joints, par terre, puis de son vol
droit et mécanique, elle se dirige vers un
arbre. Quelquefois elle le manque et ne peut
s'arrêter que sur l'arbre voisin. Solitaire et
commune, on ne rencontre qu'elle le long
de la route. En habit du matin au soir, c'est
notre oiseau le plus français.
Toutes les pommes aigres sont cueillies,
toutes les noisettes cassées.
La mûre a disparu des ronces agressives.
Les prunelles flétries achèvent de s'égrai-
ner, et comme la gelée a passé dessus^ celui
quilp» aime les trouve délicieuses.
2C LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Mais le rouge fruit du rosier sauvage se
défend et il mourra le dernier parce qu'il a
un nom rébarbatif et du poil plein le cœur.
A l'entrée du village, je m'étonne qu'il
soit si petit. Les maisons que séparaient
leurs jardins semblent, ces jardins dépouillés,
ne faire qu'une contre l'église. Le château
s'est rapproché, ainsi que les fermes éparses,
les champs nets, les vignes claires, les bois
percés à jour, et d'un point à l'autre de l'ho-
rizon borné, la rivière coule toute nue.
Personne dehors. Aucune porte ne s'ouvre
à mon passage. Quelques rares cheminées
fument. Les autres fument sans doute à Fin»
teneur.
Enfin j'arrive chez Philippe et j'ai plaisir
à les revoir, lui et sa femme. Il est vêtu comme
au mois d'août et il porte seulement sa
barbe d'hiver. Ma visite ne le surprend et ne
l'émeut que jusqu'à un certain point. Il me
donne à toucher sa main fendillée et me dit
qu'il n'y a rien de nouveau.
— Point de mort, depuis mon départ?
— Vous ne voudriez pas, dit-il.
NOUVELLES DU PAYS 21
— Non, Philippe, mais qu'est-ce qu'il
y aurait de drôle ?
— Si les gens du pays mouraient comme
ça, dit Philippe, il n'en resterait bientôt
plus.
— Vous avez raison... Travaillez-vous
fort en ce moment?
— Je bricole, dit Philippe^ en attendant
qu'il fasse bon bêcher; je casse des pierres
pour mes prestations ; je fais des fagots ;
j'appointis des pieux de vigne; je charroie
du fumier au jardin et le reste du temps je
me chauffe et puis je me couche.
— A quelle heure?
— J'ai bien du mal à dépasser huit heures.
Si j'essaie de lire l'almanach, je m'endors
le nez sur le papier.
— Et vous, Madame Philippe, après votre
ménage, qu'est-ce que vous faites.
— Vous le voyez, répond Madame Phi-
lippe, je tricote une chaussette.
— Toujours la môme ?
— Ce serait malheureux, dit-elle.
— Pour qui celle-là^? Pour Pierre ?
22 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Non, pour Antoine.
— Le soldat. Se plaît-il au régiment?
— C'est difficile à savoir, répond Madame
Philippe. Il n'écrit guère, parce qu'il met
trois jours à gagner un timbre, et il n'en
écrit pas long à la fois.
— Quand le verrez-vous?
— Ce soir, peut-être.
— Comment, ce soir?
— Oui; dans sa dernière lettre il nous
annonçait son arrivée pour aujourd'hui, par
le train du soir. Il ne nous a pas récrit contre-
ordre.
— C'est qu'il va venir. N'allez-vous pas,
Philippe, au-devant de lui?
— Pourquoi faire!
— Pour le ramener de la gare.
— Il connaît le chemin, dit Philippe. Il'
Q^amènera seul. Il est grand.
— Vous l'auriez embrassé tout chaud.
— Oh ça!
— Quoi! vous aimez bien votre Antoine.
— Ce n'est pas l'habitude, chez nous,
d'aller à la gare, dit Philippe gêné. D'ailleurs,
NOUVELLES DU PAYS 23
moi je ne pense pas qu'il vienne ; il serait
déjà ici.
Comme Philippe regarde l'horloge et cal-
cule des heures dans sa tête, j'entends un
bruit de grelots.
— Ecoutez, dis-je, c'est lui.
— En voiture! ça m'étonnerait, dit Phi-
lippe avec calme. Il aurait donc trouvé une
occasion !
Madame Philippe se lève et les aiguilles
de sa chaussette remuent comme les antennes
d'une bête inquiète. Philippe ouvre la porte
et va voir.
Ce n'est pas Antoine, c^est un fermier
complaisant qui dépose un paquet adressé
aux Philippe et que lui a remis un homme de
la gare.
Madame Philippe à genoux déficelle le
paquet et elle y trouve les effets de civil
d'Antoine. Il devait les apporter lui-même
s'il venait en permission.
— C'est qu'il ne viendra pas, dit-elle.
— 11 y a peut-être, lui dis-je, une lettre
dans le paquet?
24 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Non, dit-elle.
— Cherchez au fond.
— Rien, dit-elle.
— Vous recevrez sûrement demain, un
mot par le facteur. Antoine vous expliquera
pourquoi il ne vient pas et il vous souhaitera
la bonne année.
— C'est probable, dit Philippe.
Madame Philippe déplie et secoue les
effets, une culotte, une veste, un chapeau
mou, une cravate cordonnée et un peu de
linge sale.
— Voilà, dit-elle, toutes les nippes qui
Tenveloppaient quand il nous a quittés. On
croirait qu'il est mort.
NOUVELLES DU PAYS 25
III
Comme j ai recommandé à Philippe de me
prévenir, il me télégraphie : Tuerai cochon
samedi. Le temps de passer douze heures
en chemin de fer, et me voilà chez les Phi-
lippe.
— Il va bien? dis-je.
— Oui, répond Philippe,
— Où est-il?
— Dans l'écurie, en liberté.
— Calme ?
— Il se repose depuis deux jours ; je ne
lui donne pas à manger, il vaut mieux le tuer
à jeun.
— Il est très doux, dit Madame Philippe.
Je l'ai promené hier dans la cour. Je n'espé-
26 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
rais pas le rentrer toute seule. J'en suis
venue à bout comme d'un mouton.
— Combien pèse-t-il I
— Deux cent sept livres.
— C'est un poids.
— C'est raisonnable, dit Philippe, et je
crois qu'il sera bon. Je l'ai acheté à un fer-
mier que je connais et qui l'a engraissé avec
de Forge.
— Pourvu qu'il fasse beau demain!
— Le vent tourne au nord, dit Philippe.
Il fera sec, et si nous avons la chance qu'il
gèle cette nuit, ce sera le meilleur temps pour
tuer un cochon.
— Tout est prêt!
— Oui, j'ai retenu mon garçon Pierre; il
n'ira pas travailler au canal et il nous aidera.
— Je vous aiderai aussi.
— La voisine et moi, nous ferons le bou-
din, dit Madame Philippe.
— A quelle heure le réveillerez-vous ?
— Le cochon ?
— Oui.
— Au lever du soleil.
NOUVELLES DU PAYS 27
— Bonsoir, dis-je; allons dormir et pren-
dre des forces.
— Votre arrivée m'a fait plaisir, me dit
Philippe. Je suis content de le tuer devant
vous.
Le lendemain matin, à sept heures, il
frappe à ma porte et je m'habille au clair du
soleil qui tombe par la cheminée. Philippe
a mis un tablier propre. Il s'assure que son
couteau coupe bien. Il a écarté de la paille
sur le sol. Tandis que les femmes, Madame
Philippe et la voisine, font les effarées, il est
grave.
Pierre, les mains dans ses poches, et moi,
nous le suivons jusqu'à l'écurie. Il entre
seul avec une corde et nous laisse à la porte.
Nous écoutons.
J'entends Philippe qui cherche le cochon
et lui parle. Le cochon grogne à cette visite,
mais il ne marque ni satisfaction ni inquié-
tude. Pierre, habitué, m'explique ce qui se
passe.
— Mon père, dit-il, va lui prendre la
patte avec un nœud coulant.
28 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Oh! ohl le cochon se fâche. Cette fois, il
grone assez fort pour que les chiens, là-
bas, lui répondent. Je devine qu'il se sauve
et que Philippe l'a manqué.
— Laissez entrer un peu de jour, dit
Philippe.
J'ouvre la porte et la referme vite, parce
que j'ai vu brusquement le nez du cochon.
Je dis à Pierre, qui sait mieux que moi, de
la tenir comme il faut. Mais la chasse dure
peu : Philippe accule le cochon dans un
coin de l'écurie et, après une courte lutte
corps à corps, le maîtrise.
— Ouvrez ! crie-t-il entre les cris déses-
pérés du cochon.
Tous deux sortent de l'écurie. Le co-
chon a une patte de derrière prise dans la
corde que Philippe tient d'une main haute
et il est joli à voir, frais et net, comme s'il
venait de faire sa toilette. Notre présence et
la lumière du jour l'étonnent. Il se préci-
pitait, il s'arrête et cesse de crier. Il fait
quelques pas dehors et se croit libre. Il
souffle, il flaire déjà des choses. Mais Phi-
NOUVELLES DU PAYS 29
lippe donne la corde à Pierre, saisit le co-
chon par les oreilles et le renverse, gigotant
et hurlant, sur la paille écartée. Les femmes
tendent, celle-ci un linge et le couteau à
saigner, celle-là une poêle pour recevoir le
sang. Pierre tire la patte et l'immobilise, et
moi je vais à droite et à gauche.
Philippe, son couteau dans les dents,
s'affermit, pose un genou sur le cochon, et
lui tâte sa gorge grasse.
Pierre qui riait devient sérieux ; les femmes
ne bavardent plus; le cochon terrassé se
débat moins, mais il crie de toutes ses forces
et il est assourdissant.
— Approche la poêle, dit Philippe à sa
femme.
-— Approchez le bassin, dit Madame Phi-
lippe à la voisine, j'y viderai ma poêle quand
elle sera pleine.
— Je suis honteux, dis-je, il n'y a que
moi d'inutile.
— Il faut bien, dit Philippe, quelqu'un
pour nous regarder.
Il pique la pointe du couteau à la place
30 LE VIGNERON DANS SA VIGNH
qu'il marquait du doigt, et il appuie. Il
appuie à peine. Le couteau pénètre si aisé-
ment qu'il semble que ce soit agréable
au cochon. J attendais des cris redoublés,
une fureur suprême. Il ne bouge pas et il
ne fait plus que se plaindre.
Philippe tourne la lame. Le sang filtre et
bientôt, par l'incision élargie, il coule d'un
jet régulier. Il n'éclabousse pas; il tombe
épais comme une tresse rouge; il est riche
comme du sang de héros et doux à l'œil
comme du jus de confitures.
Chaque fois que Philippe serre la plaie
sa femme verse le sang de la poêle dans le
bassin où la voisine le remue avec ses mains
pour éviter qu'il se coagule. Elle rejette les
caillots et elle s'amuse, la voisine; d'un
geste lent, elle forme et déforme les plis
lourds d'une étoffe écarlate.
Les cris espacés du cochon s'éteignent. Le
dernier gémissement rauque pousse dehors
le dernier sang. Telle une source saute sur
un caillou. La lame fouille encore une gorge
Hasque qui ne rend plus. Le cochon est vide
NOUVELLES DU PAYS 31
et Philippe le bouche avec un peu de paille
tortillée.
— Vous êtes sûr, Philippe, qu'il est
mort ?
On dirait qu'il a eu plus de peur que de
mal. La peau reste rose sous les soies.
Gomment croire que nous l'avons fait souffrir
et que c'était à lui, tout ce sang que les
femmes portent à la cuisine? 11 va dis-
joindre ses pattes, se dresser, et de son
allure raide, par une série de dures détentes,
se projeter en ligne droite, toujours devant.
— Ça arrive, me dit Pierre, et quelque-
fois ils se sauvent, le feu sur le dos.
Mais Philippe, dont ce n'est pas le jour
de plaisanter, lève l'oreille du cochon et me
montre dessous un petit œil livide, impres-
sionnant. A ce signe, on peut griller le co-
chon.
Philippe le recouvre de paille, Pierre l'al-
lume et une prompte fumée nous aveugle ;
une odeur de couenne roussie et de corne
brûlée ne tarde pas à nous mettre en joie et
en appétit. Avec des torches de paille, nous
32 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
entretenons la flamme et nous la promenons
sous les pattes et dans les oreilles.
Pierre ramasse un des sabots que la cha-
leur a fait éclater et au creux duquel colle
un peu de chair blanche et fine.
— Elle est cuite à point, me dit Pierre.
Goûtez-y. Les gamins du village se bat-
traient pour ravoir.
— Ce n'est pas mauvais, dis-je; ça sent
la châtaigne
— Régalez-vous donc, dit Pierre qui ar-
rache et me jette les quinze autres sabots
des quinze autres doigts des quatre pieds du
cochon.
Mais je réponds que je ne suis pas un
gourmand égoïste et que j'aime mieux les
garder pour mes amis de Paris.
NOrVFT.T V^ T>T'
33
IV
Le jour de son mariage, Philippe rît
comme jamais il n'avait ri, et il mangea
de quatorze plats. Il fit danser toutes les
femmes du village, et les plus vieilles même
durent virer à son bras, secouées ainsi que
de maigres épouvantails par un temps
d'orage.
Au contraire, Madame Philippe, muette et
sans appétit, resta assise.
Elle ne comprenait pas les mots plaisants,
elle rentrait une épingle, elle rejetait en ar-
rière sa plante grimpante. Tantôt, les doigts
croisés, elle songeait qu'il faudrait dès de-
main se mettre à l'ouvrage et nettoyer, tan-
tôt elle regardait avec résignation son mari,
34 LE VINERON DANS SA VINE
comme une bête estropiée tourne les yeux
vers le monde.
Enfin ils se couchèrent. D'abord tout alla
bien. Madame Philippe, coite, ne bougeait
pas, seulement préoccupée de rendre à Phi-
lippe, coup pour coup, les baisers qu'il lui
appliquait.
Mais quand elle bêla, sursautante, comme
le mouton qu'on avait saigné hier :
— Ah ! crie si tu veux, mâtine, lui dit
Philippe, il y a trop de jours que j'attends,
je ne peux plus durer.
Tandis qu'il caressait la mariée d'une
main légère, d'une main pesante il lui fer-
mait la bouche.
NOUVELLES DU PAYS 'S:^
— N'importe, dit Philippe, ça revient an
même.
— Avec vous, Philippe, tout reviendrait
au même. Ce qui importe, c'est le bonheur ;
les hommes de ce village sont-ils plus heu-
reux aujourd'hui qu'autrefois ?
— Les jeunes disent que non.
— Mais vous, Philippe, qui avez connu
les vieux et qui entendez les jeunes se
plaindre, que dites-vous ?
— Je crois qu'on devrait se trouver plus
heureux. On est mieux couché, mieux nourri
et on a moins de misère. Moi, je n'ai pas
couché dans un lit avant de me marier.
— Vous couchiez avec vos bêtes ?
8
"^f^ Lie viG>f-;r.ON nA^s sa. vig.nh
— Oui, et la paille sèche est préférable
aux draps sales. Je ne faisais qu'un somme
jusqu'à minuit où les betes me réveillaient.
Elles ont leurs habitudes ; elles se dressent
à minuit pour manger un morceau de foin et
j'entendais cliqueter les cornes aux bâtons
du râtelier. L'hiver, Jeur souffle me tenait
chaud, mais l'été je couchais souvent dehors,
pour garder les bœufs qui passaient la nuit
au pré. Un fermier n'aurait pas dormi tran-
quille, si ses bœufs étaient restés seuls. On
abandonnait dans le pré une vieille charrette
qui ne servait à rien. On y ajoutait, sur des
cerceaux, une toiture de glui, de grosse
paille de seigle et c'est là que couchait
l'homme de garde.
— Vous étiez bien?
— Pas mal. C'était pendant la belle sai-
son. Le froid du matin engourdissait un
peu.
— Contre quoi gardiez-vous les bœufs?
— D'abord, il y avait des loups.
— Oh ! Philippe! des loups dans ce coin
de la Nièvre ?
NOUVELLES DU PAYS 37
— Il y en avait.
— Qu'est-ce qu'ils sont devenus ?
— Je ne sais pas. Et puis les prés n'étaient
pas clos comme maintenant, les bœufs pou-
vaient se sauver. D'ailleurs le domestique
ne gardait pas seulement les bœufs, il devait
encore les faire manger. Un bœuf fatigué
par le travail mange mal. Il préfère se vau-
trer dans l'herbe et dormir. Mais l'homme
de garde sort de sa charrette et le relève d'un
coup de pied. Le bœuf debout se remet à
manger. Quelquefois, après une journée de
forte chaleur, le domestique passait sa nuit
à se promener au frais, de bête en bête. Avant
le soleil, il liait les bœufs pour la charrue.
— Il gardait les bœufs, Philippe ; mais
qui donc surveillait le domestique ?
— Personne. Cette corvée lui semblait
naturelle comme les autres. Si vous com-
mandiez la même à nos jeunes gens, ils
refuseraient, ou s'ils acceptaient, au lieu de
rester dans la charrette, ils courraient à
droite et à gauche, dans les fermes voisines,
se réchauffer auprès des servantes.
38 L2 VIGNERON DANS SA VIGNE
— Mais pourquoi a-t-on supprimé cette
garde de nuit?
— Parce que ce n'est plus la mode.
— Et les fermiers dorment tranquilles?
— Oui.
— Et les bœufs?
— Ils se gardent seuls.
— Ils ne s'en portent pas plus mal?
— Non. La mode aujourd'hui, c'est sim-
plement de faire des visites aux bœufs qui
ne travaillent pas et qu'on engraisse à l'her-
bage. Durant les dernières années de mon
service, c'était ma besogne chez les fermiers
Corneille. Chaque matin, à quatre heures,
j'allais voir les bœufs dans les embauches.
Je visitais une partie des prés avant la pre-
mière soupe, je rentrais, je débarrassais au
galop mon écuelle, et je visitais l'autre par-
tie des prés avant midi. Je regardais les
bœufs, pièce par pièce, pour m'assurer
qu'aucun n'était malade, et je tâtais sur cha-
cun les dépôts de la graisse.
— C'était une besogne fatigante ?
— Pas plus que les autres.
NOUVELLES DU PAYS
39
— Jamais il ne vous est arrivé d'acci-
dent?
— Les bœufs me connaissaient. Je ne
craignais que la rosée. Elle me montait aux
cuisses, et malgré mes bottes, malgré le
soleil, je ne pouvais pas avoir les jambes
sèches avant midi, riieure de gagner la
table.
— Les Corneille vous soignaient ?
— Madame Corneille nous faisait un pain
où elle mettait du seigle, des fèves, des
vesces, de tout...
— Excepté du blé ?
— Elle y mettait tout de même un peu de
blé, dit Philippe. Il y avait seulement trop
d'ivraie enivrante. Au réveil, impossible
d'écarquiller les yeux.
— Elle vous donnait beaucoup de viande ?
— Quand un cheval s'était blessé à en
crever, on l'abattait et les domestiques man-
geaient de la viande quinze jours de suite.
Ils avalaient la bête jusqu'au dernier sabot.
— Vous buviez du vin ?
— Jamais. Ils en boivent aujourd'hui.
40 LE VIGNKUON DANS SA VIGNE
— Du bon ?
— Assez pour laver la patte d'un chien,
assez pour qu'ils disent qu'ils boivent du vin.
— Les fermiers deviennent-ils donc meil-
leurs !
— Non, mais les domestiques deviennent
plus effrontés. Ils demandent.
— Vous n'osiez pas ?
— Nous n'y pensions pas, dit Philippe.
— Vous ne gagniez qu'une quinzaine de
sous par jour, ils gagnent le triple ; vous
battiez avec le fléau et vanniez avec un van,
ils battent à la machine et vannent avec le
tarare ; vous ne preniez de repos qu'aux
grandes fêtes, et ils se plaignent !
— Et ils s'écoutent, dit Philippe.
— Peut-être que les besoins augmentent
avec l'aisance, et peut-être que tout compté,
Philippe, on n'est pas plus heureux aujour-
d'hui qu'autrefois.
— On le croirait, car des tapées déjeunes
quittent le pays et vont à Paris où ils espè-
rent vivre grassement. Avec de la chance, ils
réussissent. Mais ceux qui restent doivent
NOUVKLLF.S DU PAYS 41
montrer, aujourd'hui comme hier, les qua-
lités de Fane. S'ils sont sobres et laborieux,
ils peuvent faire leur vie et se mettre de
côté, pour les vieux jours, du pain sec.
— C'est maigre.
— On ne meurt pas de faim, dit Philippe.
— On en meurt moins vite. Ne pensez-
vous pas, Philippe, que le mal vient de ce
que les uns ont trop et les autres trop
peu ?
— Il faut bien qu'il y ait des riches.
— Pourquoi, Philippe?
— Parce qu'il y en a toujours eu.
— Pourquoi ne serait-ce pas votre tour
d'ôire riche ? Vos pères étaient pauvres,
vous êtes pauvre, et vos fils et les fils de
vos fils seront pauvres. Pourquoi ?
— Parce que c'est arrangé comme ça.
— Ce serait autrement, si le hasard l'avait
voulu.
— Il n'a pas voulu.
— Contre une telle injustice, vous avez
le droit de réclamer.
— On me rece> raiti
42 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Qui sait ?... Criez fort et les riches
partageront.
— Ils ne sont pas si bêtes. A leur place...
— Qu'au moins ils donnent leur superflu!
— Dès qu'on donne quelque chose au
monde, dit Philippe, de l'argent ou n'im-
porte quoi, le monde tourne mal. Moi, par
exemple, je serais vite un homme perdu.
— Vous supporteriez la fortuné comme
les autres.
— Non, non.
— Pourquoi, Philippe entêté ? Pourquoi?
pourquoi ?
— Parce que les autres et nous, ce n'est
pas la môme chose.
Voilà son refrain. Il v a deux races d'hom-
mes, celle des riches et celle des pauvres. Il
n'est pas de la race des riches. Quoi de plus
clair ? Impossible de le tirer de là.
Qu'il y reste 1
NOUVELLES DU PAYS '«3
VI
Depuis neuf heures, le village dort dans
le silence.
On ne trouverait pas un chien égaré.
Il n'y a plus que la lune dehors. Inutile,
elle répand sa lumière blanche dont personne
ne profite et perd son temps à n'éclairer que
des choses, la rue déserte, les volets fermés.
Mais à minuit, un verrou pousse une
plainte de gorge malade, la porte s'ouvre et
Philippe se montre, pieds nus, en chemise (t
en bonnet de coton. Il bâille, écarte les bras,
se rafraîchit au courant d'air et regarde la
lune, stupéfait de lavoir encore pleine, bien
qu'il l'ait toujours vue régulièrement croître
et décroître depuis qu'il la connaît.
8.
44 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Il traverse la cour, va jusqu'au petit mur
qui contient le fumier, et autant par habi-
tudeque par économie, il pisse.
Il ne rentre pas tout de suite et goûte le
calme comme un breuvage:
D'ailleurs on tire un autre verrou, une
seconde porte s'ouvre et lemaréchal-ferrant,
réveillé par une même cause, sort de sa
maison. Il a pris son tricot et ses sabots.
Ses premiers regards montent vers la lune,
— Est-elle belle !
Il ne dit que cela.
Il pisse.
Bientôt paraissent le menuisier, l'auber-
giste, et Gagnard, et Fernet, qui se hâtent
différemment selon le besoin.
On croirait qu'ils se sont donné rendez-vous.
Mais non. Ils se lèvent ainsi au milieu des
pures nuits d'été. Ils laissent un instant les
femmes libres chez elles, et préfèrent pour
eux la nature.
Ils se reconnaissent avec plaisir et échan-
gent des paroles rares, d'une sonorité qui
les étonne. Ils se gardent de plaisanter ou
NOUVELLES DU PAYS 45
de songer à mal. Avant d'aller se recoucher,
ils s'attendent. Rien ne les presse Ils ai-
ment peu le lit.
— Le fermier est donc mort, qu'il ne vient
pas ?
Jérôme, le plus vieux du village, s'avance
appuyé sur une canne. Sa fille a beau lui dire :
— Papa, vous vous enrhumerez ; mettez
votre culotte, au moins.
Il s'obstine et périrait plutôt que de s'aban-
donner à la mollesse.
Les autres lui crient un bonsoir familier.
Très occupé, il ne répond pas.
Il accomplit gravemept les moindres actes
de la vie, et la lune ne saurait le distraire.
Il a fini. Tous ont fini.
f — A demain !
•— A aujourd'hui, tu veux dire I
Paresseusement chacun rentre. Les por-
tes claquent. Le dernier verrou jette un cri
de gorge étouffée.
La lune reste toute seule dehors, plus vaine
que jamais. Un rêve de linotte troublerait le
silence
46
LK VlGJ<EUON DANS SA VIGNK
VII
Madame Philippe est encore agitée et
toute fière, parce qu'elle a reçu la visite de
Madame Delange, la riche châtelaine.
— Je vous jure que c'est vrai, me dit-elle.
— Mes félicitations, madame Philippe, et
quand avez-vous eu cet honneur?
— Ce matin; j'étais occupée à mon mé-
nage, quand tout à coup je vois entrer cette
belle dame. Je ne savais où me mettre. Elle
me dit : « Bonjour, madame Philippe ; je-
vous fais, en passant, une petite visite. » Moi
je retrouve ma tête perdue et je lui dis :
c( Vous êtes bien aimable, madame. » Et je
lui offre une chaise pour s'asseoir, ce Non,
merci, me dit-elle, je ne suis pas fatiguée. »
NOUVELLES DU PAYS 47
Elle soufflait cependant fort, mais elle pré-
fère rester debout, elle regarde les murs de
la maison, Thorloge, le lit, l'arche, et elle me
demande des nouvelles du père et des petits,
si Tannée sera bonne en foin, en blé, en
fruits; et elle parle, elle parle; je n'ai pas
le temps de lui répondre ; puis ça la reprend,
elle me dit au revoir et elle sort.
— Si vite?
— Comme ça.
— C'est drôle.
— Oui, c'est drôle. Qui donc pouvait
imaginer que la dame du château entrerait
un matin dans la maison d'une pauvre femme
comme moi?
— Personne, madame Philippe, et j'ai
beau chercher, je ne m'explique pas la cause
de cette visite.
— La cause? Mais Madame Delange me
l'a expliquée. Elle voulait me voir, par gen-
tillesse, tout bonnement.
— Vous êtes sûre?
— Rien ne l'y obligeait, je ne l'invitsis
pas.
48 LE VIGNERON' DA.NS SA. VIGNE
— Vous croyez sérieusement, madame
Philippe, que c'était une vraie visite?
— Et pourquoi pas ? Oh ! une toute petite
visite de hasard. J'ai pensé : Madame Delange
se promène, il fait beau, elle est de bonne
humeur, elle passe devant ma porte ouverte,
elle m'aperçoit et se dit : « Tiens, je ne
connais pas la cabane des Philippe, je veux
voir comment cette brave femme s'arrange
chez elle, ça lui fera plaisir. »
— Et vous êtes flattée?
— Faut-il me désoler parce que cette
dame me prouve qu'elle ne me méprise pas ?
Mais elle a dû me prendre pour une mal
élevée. J'ai oublié de lui demander si elle
voulait se rafraîchir. Elle est partie trop
brusquement. Si j'avais osé, j'aurais couru
après elle.
— Vous dites qu'elle soufflait fort ?
— Oui, elle était rouge de chaleur.
— Dites-moi, madame Philippe, quand
elle est entrée, vous n'avez rien remarqué,
sur la route ?
— Non.
NOUVELLES DU PATS 49
— N'y avait-il pas, sur la route^ des
bœufs ?
■ — Quels bœufs?
— Y en avait-il ?
— Est-ce que je m'amuse à regarder s'il
passe des bœufs sur la route?
— Vous n'avez jamais peur des bœufs,
vous, madame Philippe?
— Pourquoi diable me posez-vous des
questions pareilles?
— Et savez-vous si la châtelaine en a
peur?
— Je ne sais pas, et je ne tiens pas à le
savoir.
- — C'est très important, car si Madame
Delange, lariche châtelaine, apeur des bœufs,
et s'il passait des bœufs sur la route, au
moment où elle est entrée dans votre maison,
sa visite n'a plus rien qui doive vous étonner,
madame Philippe^, ni vous enorgueillir.
— Ah ! vous êtes plus malin que moi, me
dit-elle désillusionnée.
— Non, madame Philippe, mais j'ai tout
vu ce matin.
50 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
VIII
Courte, ronde, avec une taille de gerbe,
solidement debout sur ses larges pieds d'ar-
moire, elle me dit, d'un air modeste, qu'elle a
a été la nourrissonne de Madame Corneille.
— Je ne comprends pas, madame Phi-
lippe, vous avez presque son agc.
— Tout de même, dit-elle, quand Madame
Corneille a sevré sa Pauline, comjne son
lait ne passait pas, c'est moi qui l'en ai
délivrée.
— De quelle manière ?
— En la tétant.
— (^uel âge aviez-vous donc ?
— Dix-neuf ans.
— Mais vous étiez encore fille.
NOUVEIT.HS DU PAYS 51
— Oui.
— Et Madame Corneille n'avait pas honte ?
— C'est moi qui me suis offerte. D'abord
elle refusait : « Tu n'oserais pas », me dit-
elle. «Madame, ai-je dit, je m'offre de bon
cœur, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est
parce que je vois que vous tomberez malade. »
Aussitôt elle déboutonne son corsage et je
m'installe entre ses genoux. Elle s'y est
vite habituée. Le matin, au réveil, elle
m'appelait : «Viens prendre ta goutte, disait-
elle aimablement. » Je n'étais pas longue à la
mettre à son aise et elle me remerciait avec
ses plus douces paroles.
— C'est agréable, madame Philippe?
— C'est un travail qui ne donne pas ap-
pétit, mais la chère dame souffrait tant I fal-
lait-il la laisser souffrir?
— Non, madame Philippe, il ne le fallait
pas.
— Je vous assure qu'elle faisait pitié !
— N'aurait-elle pu se servir d'une tête
relie ?
— En ce temps-là, ce n'était pas connu
52 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Elle avait essayé de se téter toute seule
avec une pipe, mais rien ne vaut la bouche
humaine.
— Et vous étiez une nourrissonne habile?
— Oui, sans me vanter. Au début, encore
demoiselle, je me cachais, par peur des do-
mestiques qui se seraient moqués de moi.
Puis la nouvelle s'est répandue que je té-
tais mieux que personne. Dès qu'une femme
était embarrassée, elle m'appelait. Une fois
mariée, je n'ai jamais refuséce service.
— Votre réputation n'a pas empêché Phi-
lippe de vous aimer?
— Au contraire, dit Philippe. Elle était
grasse du lait d'autrui, fraîche et blanche,
et elle me plaisait beaucoup.
— Eh bien! Vous ne me croirez pas, dit
madame Philippe; j'ai tété charitablement
toutes les femmes du pays qui ont eu besoin
de moi, et aucune d'elles n'a voulu me téter;
quand je leur montrais mes seins lourds,
elles faisaient la grimace et fdaient comme
des lapins.
NOUVELLES DU PAYS 53
IX
— Ecoute, dit-elle à Philippe, je ne peux
plus durer. Cette nuit je n'ai pas fermé l'œil;
je mordais mon traversin, il faut que ça
finisse. Prends ta lime, pour limer ma dent.
— Je ne sais pas limer les dents, répond
Philippe.
— Je t'ai vu limer du fer comme un serru-
rier, dit madame Philippe et tu ne limerais
pas une vieille dent?
— Puisque tu y tiens, dit Philippe.
— Attrape ta lime, dit-elle résolue.
— Quelle bouche! dit Philippe, tu
manges donc ta soupe avec un sabre ?
— N'aie pas peur, dit-elle habituée à
cette plaisanterie, entre ton outil et frotte
54 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
jusqu'à ce que je te drie : arrête! Ensuite
je mettrai sur ma dent du papier d'argent
de chocolat.
— Bâille, dit Philippe.
:OTTVF.LUFS DU PAYS
Ce matin Philippe fauche. Il a posé dans
un coin son gilet et, vêtu de sa chemise dé-
boutonnée et de sa culotte qui tient toute
seule, coiffé d'un vieux chapeau qui n'est
pas de paille malgré la chaleur, il coupe au-
jourd'hui Fherbe de son pré qu'il trouve
assez ileurie.
Philippe est un faucheur expérimenté. Il
n'attaque pas le pré avec une ardeur impru-
dente. Il donne le premier coup de faux
dont l'herbe du bord est surprise, sans pré-
cipitation, comme il donnera le dernier. Il
s'efforce d'abattre l'herbe par coutelées ré-
gulières, de raser net le tapis, car le meilleur
du foin c'est le pied de la tige, de faire ses
56 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
andains de la même largeur, et non de finir
son ouvrage avant de l'avoir commencé.
Il ne laisse pas un seul gendarme, c'est-à-
dire un seul brin d'herbe debout, échappé à
la faux.
Je le vois de loin qui avance à petits pas
glissés, la jambe droite pliée, la gauche
presque tendue et un peu en arrière. Ses sa-
bots, où il a les pieds nus, marquent deux
raies parallèles. Il trace un chemin si propre
que, tout à' l'heure, on passera ce lac d'herbes
profondes à pied sec.
La faux coupe de droite à gauche, d'un
trait rapide et sûr, puis elle revient, la pointe
levée et du dos caresse l'herbe suivante qui
va tomber.
Tantôt elle siffle, légère, tantôt elle grince
( t çà et là, par le pré, de grandes herbes fris-
sonnent d'inquiétude, et brusquement elle a
le hoquet sur un caillou.
Philippe s'arrête, tâte la lame du doigt et
Taffile avec une pierre à aiguiser qui lui pend
sous le ventre dans un cornet de bois. Et
maintenant il se ferait la barbe!
NOUVELLES DU PAYS 57
Vers dix heures, Madame Philippe lui
apporte une bouteille d'eau.
Pendant qu'il boit, elle cherche des
«puces ». C'est le nom vulgaire d'une gra-
minée, la tremblette, si grêle que ses petites
fleurs tremblent toujours, comme des in-
sectes, àpeines retenues auboutdeleurs tiges
trop minces. Madame Philippe en fait un bou-
quet, parceque la tremblette nesefanejamais,
et que dans un pot, sur la cheminée, elle se
conservera gracieuse jusqu'à l'été prochain.
C'est la fleur d'hiver des paysannes.
Philippe ayant bien bu, l'estomac gonflé
d'eau, rend la bouteille à sa femme qui la
cache au frais, par terre, sous le gilet.
Philippe ne se remet pas tout de suite à
faucher. 11 souffle un peu, appuyé sur la faux,
regarde si le temps ne menace pas, si des
nuages ne bouchent pas l'horizon, et il se
sèche le front avec sa manche de chemise.
Madame Philippe qui a pris chaud à cueillir
seulement un maigre bouquet s'essuie le
visage avec son tablier. Ils restent là, coude
à coude, un instant désoccupés.
58 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Oh! n'espérez rien!
L'odeur du foin ne les grise pas.
Ils ne vont pas, pour vous faire plaisir, se
rouler dans l'herbe.
NOUVELLES DU PAYS 59
XI
Philippe fut valet de chambre un jour et
demi. En ce tem.ps-là, sa femme nourrice lui
avait trouvé une place près d'elle.
Le premier jour on lui donna la permis-
sion de se promener et de voir la ville. Il re-
garda mal et sans étonnement, car il crai-
gnait de s'égarer. Toutefois une boutique de
charcuterie l'éblouit.
Le lendemain, Madame lui fit mettre l'ha-
bit de service, le tablier, et lui demanda :
— Quel est votre petit nom ?
— Philippe.
— Vous vous appellerez Jean, lui dit-
elle.
Et elle commnaça son éducation.
4
60 LE V(GMnO.->J DANS SA VIGNIR
Il s'agissait d'abord d'épousseter les meu-
bles.
Resté seul, Philippe ne se reconnut pas
dans les glaces.
Il s'assit, son plumeau à terre, et de
meura perplexe.
Puis, se levant, résolu, il prit un des vases
delà cheminée, le plus petit, afin de causer
moins de dommage, et le laissa tomber.
^— Voilà un beau début, Jean, dit Madame
accourue.
— Oui, madame, répondit Philippe, mais
ne vous fâchez point, je vais m'en aller.
— Je ne vous chasse pas pour cette ma-
ladresse, Jean. Une autre fois, vous ferez
attention.
— S'il vous plaît, madame, dit Philippe, je
m'en irai quand même.
— Pourquoi, puisque je vous garde ?
— Me garderez-vous malgré moi ? Je
mentais tout à l'heure. J'ai cassé votre
pot exprès, par malice, pour me faire ren-
voyer.
— Encore faut-il que je vous remplace,
NOUVELLES DU PAYS 61
dit Madame, vous me devez huit jours. C'est
l'usage.
— Chez vous, mais chez nous, au pays,
dit Philippe, dès que ça ne marche plus, on
se quitte, sans tant d'explications. Attrapez
votre tablier I
Le soir, il eut la joie de rentrer au vil-
lage, d'ouvrir sa porte, sa fenêtre, de reni-
fler l'air de son jardin. Il rapprocha les bouts
d'un morceau de bois que la flamme avait
séparé en deux, et mit à chauffer l'eau de
la soupe.
De temps en temps, il souriait et se disait
à part lui:
— Qu'elle vienne donc les chercher ici,
la dame, ses huit jours !
62 LE VIGNl'.RON «A.NS SA VIGNE
XII
Philippe n'est pas fier et il use tout ce
qu'on lui donne. On vient de lui offrir un
chapeau de paille d'enfant orné d'un ruban
violet sur lequel le mot Neptune est écrit
en lettres d'or.
Philippe n'a pas une grosse tête et le cha-
peau l'abrite bien.
— Il fera mon été, dit-il.
— Vous n'avez qu'à ôter le ruban.
— Il ne me gêne pas.
On peut voir Philippe, qui n'est plus
jeune, travailler au jardin sous son chapeau
puéril. Le violet du ruban s'éteint peu à peu,
mais le nom doré de Neptune persiste au
soleil.
NOUVELLES DU PAYS 63
En chasse, il me surveille, et chaque fois
que je passe une clôture, il accourt et écarte
les épines ou les fils de fer armés de
pointes.
— Ne vous donnez pas cette peine, lui
dis-je. Vous attraperez un chaud et froid,
je passerai bien seul.
— Oh! ce n'est pas de vous que je m'in-
quiète, dit Philippe, c'est de votre paletot,
vous ne prenez aucune précaution. Vous
le déchirez à tous les piquants, et comme il
doit me revenir un jour, je tâche d'en sauver
le plus que je peux.
Le soleil d'août a brûlé l'herbe. On ne
peut pas donner aux bêtes le foin de la ré-
colte engrangée. Que leur resterait-il pour
l'hiver ?
Et on les laisse au pré.
— Mais elles y jeûnent, Philippe, elles y
souffrent.
— On les voit maigrir, dit-il.
— Il n'y a plus un brin d'herbe; qu'est-ce
qu'elles peuvent bien manger ?
4.
64 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Elles ne mangent pas, répond Phi-
lippe, elles embrassent la terre.
Il ne se réjouit jamais d'avance.
— Ça pousse, lui dis-je, voilà les arbres
en fleurs.
— Oui, dit Philippe, il y a bien du mal à
faire pour la gelée.
Gomme il travaille et sue au soleil, dans
le jardin, on lui porte un verre de vin. II
l'accepte, mais il demande d'abord un verre
d'eau. Il avale le verre d'eau pour la soif,
puis le verre de vin pour le plaisir.
Son fds soldat n'a pas écrit depuis long-
temps. Philippe ne veut pas avoir l'air inquiet.
Il cite son propre père qui a été sept années
soldat et qui est resté sept années sans
écrire. On ne savait plus où il était.
— Il est tout de même revenu, dit Phi-
lippe, et quand il est revenu, on l'a repris.
Il se reconnaît malade quand il n'a plus
NOUVELLES DU PAYS 65
envie de manger que de l'échalote. Dès que
sa tête brûle, il dit : « J'ai la fièvre. » Il n'est
pas long à guérir parce qu'il n'avait qu'un
mal de tête, mais il se croit guéri d'une fièvre
Il tâte une chemise de soie qui sèche au
soleil.
— J'aimerais ça, dit-il.
— Tu oserais en porter? dit Madame Phi-
lippe.
— Oui.
— Tu mettrais une chemise de soie dans
ta culotte de paysan ?
— Pourquoi pas ?
— Mais mon pauvre vieux, ça jurerait
avec le reste , il faut que la queue suive le loup .
— Ah! tant pis. Pour une fois, dit Phi-
lippe, elle resterait en route.
Il prend un bain quand il pêche à l'éper-
vier.
Il est souvent mal culotté, déboutonné,
mais il dit que pourvu qu'on ne sente pas
le froid de l'air, ça ne fait rien.
66 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
Il appelle sa vache Charmante.
— C'est commode, dit-il, quand je me
fâche et que je veux l'appeler chameau, j'ai
plus vite fait de changer de nom.
Il ne lit les affiches de la mairie que lors-
qu'elles se décollent. Tant qu'elles tiennent,
il n'a pas besoin de se presser
Son rire fait de loin le même bruit qu'un
sanglot. Il faut voir Philippe pour être sûr
qu'il rit.
La sueur du peuple n'est pas un symbole.
Philippe en paraît toujours comme verni. Et
de nous deux, à la chasse, c'est lui, je le vois
bien, que les mouches préfèrent.
Il fait une bourriche, mais comme les
oreilles du lièvre dépassent et retombent,
elle n'a plus d'œil. Un lièvre tué par Philippe
ne peut pas aller à Paris en marquant si mal.
Il redresse donc les oreilles et les maintient
droites avec une épingle anglaise.
NOUVELLES DU PATS 67
Le soir, rentrant de la chasse, il dit:
— Je ne voudrais pas redéfaire tout le
chemin que j'ai fait.
D^une femme grasse il dit qu'elle a les os
bien cachés.
Si lèvent souffle fort, il dit que la girouette
ne regarde pas à l'ouvrage.
Quand la rivière déborde, il dit : « On
voit la mer. »
A la mort de son frère qu'il aimait beau-
coup, il dit: « Je ne m'y habituerai pas
vite. »
— Tout arrive, dit-il, la queue du chat est
bien venue.
NANETTË MANQUE LA MESSE
Aujourd'hui dimanche, pour la première
fois de sa vie, cousine Nanette a manqué la
messe.
Elle Fa manquée sans le vouloir et pourtant
par sa faute, et voici comme c'est arrivé.
Ce matin, prête de bonne heure, elle s'as-
sied au coin de la cheminée, selon son habi-
tude, car c'est par la cheminée qu'elle entend
sonner la messe. Elle l'entendrait mal du
seuil de la porte, à cause d'un mur qui sépare
sa cour de la cour voisine et qui arrête le
son des cloches ; mais par la grande cheminée,
il tombe droit dans l'oreille de Nanette, plus
clair que si elle était assise sous le clocher.
D'ordinaire, c'est un plaisir pour elle d'enp
70 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
tendre toute la sonnerie. Elle ne se lève
qu'au dernier coup de cloche, elle ferme la
porte à clef et part. Mais ce matin, avant le
premier coup, lasse d'avoir trop remué de
foin la veille, elle s'endort sur sachaisC;, elle
s'endort d'un sommeil de travailleuse qui n'a
pas eu un moment de repos cette semaine,
elle dort de tout son cœur, et c'est moi qui la
réveille, comme je reviens de promenade et
que je lui dis bonjour par sa fenêtre ouverte.
— N'allez-vous donc pas à la messe, ce
matin, cousine ?
— J'ai le temps, dit Nanette qui se dresse
brusquement et se frotte les yeux.
— Le temps? Mais la messe est sonnée.
— Ohl non! dit-elle souriante.
— Mais si.
— Non, non ! dit-elle, je l'aurais entendue.
— Vous dormiez, cousine.
— J'ai fermé les yeux un instant, dit-elle ;
on n'appelle pas ça dormir. Je ne dormais
pas serré.
— Il faut croire que vous dormiez déjà
trop pour entendre les cloches.
NOUVELLES DU PATS 71
— Elles sonnent de bons coups, dit Na-
nette ; elles m'auraient bien vite fait sauter
en Tair.
— Et moi, cousine, je vous répète que la
messe est sonnée et quand vous arriverez,
Monsieur le curé aura commencé.
— Tranquillise-toi, dit-elle ; il est vieux,
il ne va pas vite, je le rattraperai.
— Je parie, cousine, que vous ne me
croyez pas ?
— Est-ce que tu sais seulement, dit-elle,
à quelle heure ça se sonne, une messe ?
— Je vous donne ma parole que je ne
suis pas sourd, que je ne dors pas debout
dans les rues et qu'on a sonné la messe.
— Puisque tu l'as si bien entendue, pour-
quoi donc que tu n'y vas pas toi-même, espèce
de païen ?
— Vous vous imaginez que je plaisante ?
— Avec ça que tu te gênes, quand il s'a-
git de religion.
— Je vous jure, cousine....
— Tu m'ennuies î
— Bon, bon, cousine entêtée, à votre aise!
â
72 LE VIGNERON DANS SA VIGNR
Je vous ai prévenue. Tant pis pour vous si,
malgré le meilleur de vos cousins, vous com-
mettez un péché mortel.
— Marche ! marche ! dit-elle ; continue ta
promenade sans t'inquiéter de mon salut ;
je m'en charge toute seule.
Elle dit cela et au fond elle n'est pas trop
rassurée. Elle sort dans la cour, regarde en
l'air comme si elle cherchait un son de clo-
che attardé; elle me regarde, hoche la tête,
puis sa défiance de moi l'emporte et elle
rentre.
Mais bientôt le facteur lui crie de la route :
— Vous n'allez donc pas à la messe,
aujourd'hui, maman Nanette?
— Si, si, répond Nanette troublée.
— On ne le dirait pas, réplique le facteur.
— Est-ce que^, par hasard, elle serait déjà
sonnée ?
— Il y a longtemps, dit le facteur.
— Longtemps, longtemps ?
— Longtemps, dit le facteur d'une voix
déjà lointaine.
Nanette se dépêche de fermer la maison et
NOUVELLES DU PAYS 73
se hâte vers l'église. Elle passe devant la
porte du vieux Vincent qu'on appelle Tête-
Perdue, qui ne va plus à la messe parce qu'il
est à demi paralysé et qui se chauffe sur son
banc au soleil.
— Où cours-tu donc? dit-il à Nanette.
— Cette question I dit-elle ; à la messe.
— Pour y chercher les autres, dit Tête-
Perdue.
La moquerie frappe Nanette comme un bâ-
ton jeté dans sesjambes. Elle s'arrête, prise
d'angoisse.
— Je gage, dit-elle, qu'ils en sont déjà à
l'offerte.
— Ils ne sont peut-être pas loin de finir,
répond, sans soupçonner le mal qu'il fait,
Tête-Perdue.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmure Na-
nette.
Elle tremble d'émotion sur place. Elle n'ose
plus avancer. Jamais elle n'aura le courage
de gagner son banc à l'église, au milieu des
fidèles étonnés et prêts à sortir. Ils lui feraient
honte. Monsieur le curé lui lancerait un de
74 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
ces regards qu'elle connaît bien et qui don-
nent froid à l'âme. Elle aime mieux s'en re-
tourner, et se cacher, et pleurer de dépit et
de remords.
Ainsi, c'est irréparable : elle a manqué une
fois la messe ! Jusqu'ici elle ne l'avait man-
quée ni pour une raison, ni pour une autre, de
libertinage, de maladie ou de travail.
Elle avait eu la chance de faire toutes ses
couches en semaine.
Et aujourd'hui, quand elle va bientôt mou-
rir, elle la manque ! Et comme elle ne sait
pas ne pas dire la vérité, elle n'invente aucun
prétexte. Elle dit :
— Je Tai manquée, par ma faute, par ma
très grande faute, par ma paresse d'écer-
velée.
Le village ne tarde guère à le savoir. Elle
va de porte en porte, elle se confesse à tous
ceux qu'elle rencontre, qui rient d'abord et
puis la plaignent, et elle vient même se con-
fesser à moi.
— Rentrée à la maison, me dit-elle, je me
suis agenouillée au pied du lit et j'ai lu la
NOUVELLES DU PATS ''5
messe dans mon livre ; mais, tu comprends,
j'ai eu beau la lire avec ferveur, ce n'est pas
la même chose que d'assister au service divin.
— Il n y a aucune comparaison, cousine.
— Aucune, dit-elle humblement.
— La prochaine fois, cousine, vous croirez
votre cousin.
— Est-ce qu'on sait jamais si tu parles
sérieusement ? Ah ! je me le rappellerai, ce
dimanche I
— Vous aurez du mal à vous tirer de là.
— Je m'en tirerai si Dieu me pardonne.
— A sa place, j'hésiterais.
— Je t'en supplie, dit-elle, ne me taquine
pas pour te venger ; je suis assez mortifiée !
— C'est justice.
— Tu me désoles^ dit-elle; tu as de la
méchanceté, ce soir. Je vais raconter mes
malheurs à d'autres, à Madame Louise,
ensuite à Pagette, ensuite à «elle que je
voudrai.
— Allez, cousine; prenez garde, votre
jupe balaie l'escalier ; relevez-la ; pas tanti
pas tant : oa voit vos mollets.
76 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
— Des beaux mollets !
— Je ne dis pas qu'ils sont beaux.
— Ah ! mon pauvre petit ! répond de côté,
d'un ton grave, ma vieille cousine, je le sens
bien, va, que tu n'as pas de cœur et que tu
ne m'aimes plua I
L'AMI D'ENFANCE
Robert ouvre à peine la bouche qu'on voît
qu'une dent incisive lui manque. C'est moi
qui l'ai cassée, avec une de mes flèches,
quand nous étions petits, et je l'ai cassée si
nettement que Robert a cru que c'était par
adresse. Après un moment de stupeur et
d'inquiétude, car ses lèvres saignaient, je
l'ai cru comme lui. Le coup de maître nous
honore l'un et l'autre et Robert rit à ma
rencontre.
— C'est vous qui me l'avez cassée, dit-il.
— C'est moi, Robert, je me rappelle ; ça
ne t'enlaidit pas.
— Et ça m'est bien commode pour siffler,
répondit Robert qui zézaie un peu. Je vous
78 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
garantis que je ne crains pas un merle aux
alentours.
Ce souvenir nous rapproche et nous atten-
drit.
Et je l'aime encore, mon ami Robert,
parce qu'il est de son village et qu'il refuse
de le quitter. Paris ne l'attire jamais ; il
l'ignore, il prétend que c'est une ville comme
une autre et il ne fait pas le projet d'y aller
pour l'Exposition.
Il vit content. Homme de journées, il tra-
vaille à la terre plus qu'il ne veut. Quand
il a fini chez les autres, il s'occupe dans son
jardin. Il ne décesse pas. Il gagne large-
ment de quoi ne pas mourir de faim. Sans
être gros et gras, il se porte bien. Il mange
surtout du pain ; il mange aussi beaucoup
de salade et de caillé. Il boit de l'eau fraîche
et l'air pur est à discrétion.
Sa main râpe un peu la mienne, ses oreilles
gelées parle froid, grillées parle soleil, sem-
blent avoir été, comme des feuilles, en proie
aux bêtes, mais il a l'œil vif et il se tient ferme.
Si la teinte de ses cheveux est indéfinissable,
NOUVELLES DU PATS 79
je peux lui dire sans le flatter, qu'il n'en a pas
un de blanc et qu'il vieillit moins que moi.
Tout de suite il me tend sa tabatière.
— Merci, lui dis-je, je n'en use pas et
j'avoue que tu m'étonnes.
— Pourquoi ? dit Robert.
— Parce que tu prises, à ton âge, comme
une vieille femme, comme ma tante.
— Une prise fait du bien au cerveau, dit
Robert.
— Oui, je sais, elle dégage, mais quelle
vilaine habitude pour un jeune homme ! Tu
Tas depuis longtemps ?
— Depuis la mort de mon père.
— Quel rapport ? Priserais -tu par cha-
grin?
— Oh ! non, dit Robert. Tenez, avant de
mourir, mon vieux papa m'a fait cadeau de
cette tabatière.
— Une queue de rat ?
— Oui, elle n'est pas jolie, elle est en
écorce de bouleau; mon père y tenait fort.
Il l'aimait m.ieux qu'une tabatière d'argent,
D'ailleurs il n'avait pas le choix ; il n'a ia-
80 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
mais possédé que celle-là et jamais il n'a pu
la perdre. S'il me la donne, me suis-je dit,
c'est qu'ii désire que je m'en serve, et aus-
sitôt j'ai prisé dedans.
— De sorte que tu prises non par goût,
mais par respect pour la mémoire de ton
père.
• — Je n'ai eu aucun mal à m y habituer,
dit Robert. La première prise m'a été agréa-
ble ; c'est plus sain que le tabac à fumer et
plus économique.
— Et tu fais plaisir à ton père qui est
mort.
— Peut-être. Chaque fois que j'ouvre ma
tabatière, je pense au vieux.
— Chaque fois ?
— Presque.
— Tu l'aimais donc bien ?
— Oui, dit Robert ; c'était un travailleur
et un homme juste.
— Il ne t'a laissé qu'une tabatière en hé-
ritage ?
— Il me l'a laissée avec la maison pater-
nelle.
NOUVELLES DIT PATS 81
— Celle que tu habites ?
— Oui.
— Tu y es convenablement logé ?
— Elle est grande ; elle est un peu hu-
mide, mais je suis dehors toute la journée, je
ne rentre que pour me coucher ; l'humidité ne
gène que la bourgeoise qui reste à la maison,
— Quelle bourgeoise ?
— Ma femme.
— Tu es marié ?
— Oui, comme vous.
— Elle est gentille, ta bourgeoise?
— Gomme la vôtre.
— Fichtre I
— Sûrement elle Test assez pour moi et
nos deux têtes ne font pas plus mal que d'au-
tres sur l'oreiller.
— Tu as des enfants ?
— Deux, comme vous, un garçon et une
fille, comme vous ; mais j'ai peut-être eu
tort de ne pas me demander si j'avais aussi
comme vous de quoi les nourrir.
•— Bah ! Robert, tu es plus riche que moi
et plus heureux.
82 LE VIGNERON DANS SA VIGNB
m I
A ces mots, Robert éclate de rire et siffle
un air joyeux par le trou de sa dent ; c'est
toute sa réponse, et il n'y a pas moyen de
discuter.
— Flûte à ton aise, lui dis-je ; tu ne m'em-
pêcheras pas de venir habiter plus tard une
maison près de la tienne.
• — Quand vous aurez votre retraite r
— C'est ça.
— Moi, je suis tout retraité, dit Robert,
et je vous attends.
— Nous finirons nos jours porte à porte.
— Tant mieux I dit Robert ; vous n'êtes
pas fier et vous aimez le peuple.
— J'ensuis, Robert... Pourquoi ricanes-
tu encore? Tu es insupportable. Ne crois-tu
pas que je serai ton camarade comme quand
j'étais petit ?
— Si, si, dit Robert redevenu sérieux, et
le soir nous jouerons aux cartes l'un chez
l'autre.
— Je te le promets et nous boirons des
brûtots d'eau-de-vie sucrée, et nous lirons
des livres à la veillée ; lis-tu quelquefois ?
NOUVELLES DU PATS 83
— Je lis des livres de labibliothèque com-
munale.
— Lesquels ?
— Des livres d'histoires.
— De France ?
— Non, d'Indiens. Ils rampent à traver?
la brousse ; brusquement ils se dressent et
dévastent les plantations. Malheur î je fré
mis, je sue dans ma chemise. Voilà les li-
vres que je dévore. Et vous ?
— Moi aussi. Et nous ferons des prome-
nades au soleil, comme aujourd'hui. Regarde
notre pays, Robert : est-il beau ! Ce grand
pré, au fond, que traverse l'Yonne, est-il
vert?
— Il ferait un fameux champ de tir.
— Un champ de tir ! quelle drôle d'idée!
G'estun pré où pousse une herbe de la meil-
leure qualité.
— Un pré qui vaut de la monnaie, dit Ro-
bert.
— Un pré où nos magnifiques bœufs
blancs profitent. Pourquoi veux-tu mettre à
leur place des soldats ?
84 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Je n'y tiens pas, dit Robert.
— Alors?... Et là-bas, de l'autre côté de
la rivière, vois comme ce clocher brille au
soleil couchant!
— Mâtin ! ce qu'on le bombarderait du
point où nous sommes î
— Encore ! Qu'est-ce qui te prend ? Voilà
tout ce que cette nature t'inspire? Tu parles
comme un 'général, tu souhaites donc la
guerre ?
— Oh ! non, s'écrie Robert, non, non,
pas de guerre ! Je ne m'occupe jamais de
politique. Le gouvernement m'est égal, j'ac-
cepte n'importe lequel à la condition qu'il
nous préserve de la guerre. Je n'ai peur
que de la guerre.
— Et tu voulais, il n'y a qu'un instant
saccager cette prairie et abattre ce clocher
à coups de canon !
— J'ai dit ça comme j'aurais dit autre
chose.
— Prends garde, Robert, on t'écoute; tu
jettes en l'air des mots qu'on rattrape et
qu'on répète. Ce que tu dis comme tu di-
NOUVELLES DU PATS 85
rais autre chose, on assure que tu le penses.
Tes paroles les plus insignifiantes, ça fait
de l'opinion publique. Parce que tu préfères
ton village aux villages voisins, des gens
qui te connaissent mal, affirment que tu dé-
testes l'étranger ; et s'ils t'avaient entendu
tout à l'heure, homme pacifique, ils jure-
raient que tu ne songes qu'à égorger tes
frères.
MADEMOISELLE OLYMPE
Avec la vie de Mademoiselle Olympe
Bardeau, on écrirait un roman de mœurs
provinciales, mais il serait monotone. Ce
n'est guère varié, ce qu'elle fait: elle passe
son temps à se dévouer.
Je l'ai toujours connue vieille fille. Il y
a dix ans, elle ne l'était pas moins ; dans dix
ans elle ne le sera pas davantage; elle ne
bouge plus ; c est une vieille fille précoce
qui se conserve. Chacun lui donne l'âge
qu'il veut.
Elle aurait pu se marier autrefois si son
frère ne lui avait emprunté sa dot pour la
perdre dans le commerce. Elle a renoncé
au mariage, mais elle aime beaucoup son
88 LE VIGNERON DANS SA VlGNÊ
frère. A ceux qui prétendent qu'il n'y a pas
de quoi, elle répond qu'elle l'admire.
Elle se dévoue maintenant à sa mère
ruinée, elle aussi, par les mauvaises affaires
de son fils. Toutes deux vivent uniquement
de ce que gagne Olympe et la vieille fille s'ar-
range si mal qu'elle semble gagner le moins
qu'elle peut.
Habile aux travaux d'aiguille de tous
genres, elle a, pour une brodeuse de province^
un réel talent dont elle ne sait pas tirer parti.
Une dame bien intentionnée lui apporte
une bavette à broder.
— Choisissez votre modèle, dit Olympe.
La dame ne s'y connaît pas et elle choisit,
pour sa bavette sans valeur, une broderie
compliquée et coûteuse. Olympe ne fait
aucune observation ; elle brode et elle
demande un prix qui ne jure pas avec le
prix de la bavette.
— Gomment voulez-vous, dit-elle, que je
fasse payer quinze francs le feston d'une ba-
vette de trente sous ? Cette dame aurait le
droit d'être surprise.
NOUVELLES DU PAYS 89
— Il fallait, Mademoiselle Olympe, lui
expliquer qu'elle choisissait un dessin trop
riche.
— Je n'ai pas le courage, dit Olympe, de
chagriner une personne qui s'intéresse à
moi.
Elle a l'idée de donner aux petites filles
de la ville des leçons de couture à cinq sous
l'heure.
— Ce n'est pas cher, lui dis-je.
— C'est assez cher, dit Olympe, mais ellea
resteront deux heures, si elles veulent.
— Pour le même prix ?
— Oh 1 oui, dit Olympe, une fois là!
Et elle dit vrai. Qu'importe, en effet, que
les petites filles restent deux heures, au
lieu d'une, chez Mademoiselle Olympe ? Le
difficile, c'est qu'elles y viennent.
— Je n'ai pas à me plaindre, dit-elle ; tou-
tes ces dames sont très gentilles et me don-
nent du travail. Madame Gervais, la femme
du médecin, me fait faire le trousseau de
sa fille.
— Sa fille se marie ?
90 LE VIGNERON DAWS SA VICNB
— Oh I non, elle n'a pas quatorze ans.
— Et vous lui faites déjà son trousseau ?
— Oui, ne se mariera-t-elle pas un jour
ou l'autre ?
— Tout de même, Madame Gervais ne
perd pas de temps.
— C'est commode pour moi, dit Olympe.
Je travaille au trousseau, quand came plaît
Je brode cette semaine une chemise, et la
semaine suivante un mouchoir. Madame
Gervais n'exige pas que j'aille vite.
— Elle est Lien bonne.
— Sans doute, elle pourrait faire faire ce
trousseau à Paris, au moment du mariage,
en une fois.
— Il lui coûterait plus cher.
— Elle est riche.
— Et économe. Je suis sûr qu'elle ne vous
paie pas. Je veux dire qu'elle vous paie
mal.
— Elle me donne l'argent dont j'ai besoin
Nous sommes en compte.
— Et vous ne comptez jamais.
— Je vous prie, dit vlademoiselle Olympe,
NOUVELLES DU PATS 91
de ne pas dénigrer Madame Gervais qui m'a
confié ce travail par charité.
Presque toutes ces dames se font un plai-
sir de passer à Mademoiselle Olympe ce
qu'elles ne mettent plus. Elle accepte en
pleurant n'importe quoi ; elle ne manque
jamais de jupes fanées et elle pourrait, cha-
que matin, si elle voulait, sortir avec un
nouveau corsage défraîchi. Elle trouve le
temps de remercier par des visites de céré-
monie et, quand elle va voir une de ses bien-
faitrices, elle a la délicatesse de porter les
vieilleries qu'elle lui doit. Et elle ne se con-
tente pas de dire merci, elle laisse quelque
petite chose, un rien, un bout de cette den-
telle qui ne lui coûte que les yeux de la tête.
C'est un plaisir de l'aider, mais il faut être
généreux avec discernement. Madame la
mairesse se trompe : elle réabonne tous les
ans Mademoiselle Olympe à un journal de
modes ; elle croit lui faire un cadeau utile
et agréable. C'est désastreux pour Olympe
qui s'obstine à prendre part aux concours
de ce journal. Certes, si elle obtenait un
92 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
premier prix, ce* serait la fortune et la gloire,
mais Olympe n'a ni goût ni originalité. Elle
ne sait pas que les abat-jour modernes sont
légers comme des danseuses ; elle charge
les siens de lithophanies et ne réussit que
de lourdes horreurs. Quand elle a payé
les frais d'envoi et de manutention, il faut
qu'elle paie les frais de retour et elle hésite
à faire revenir sa pelote à épingles ou sa
recette de cuisine. Elle n'a obtenu qu'une
quatrième mention honorable, pour un cor-
don de sonnette. Il n'était pas élégant, il
était solide : on pouvait se pendre après.
Elle se repose quelquefois, elle cultive son
jardin qui est grand comme une serviette,
et de temps en temps elle place un bol de
fraises.
Dans cette petite ville, tout le monde,
môme les dames qui en profitent, reconnaît
les vertus de Mademoislle Olympe. Seule,
sa mère, madame Bardeau, les ignore.
Olympe lui fait croire qu'elle a sauvé de la
faillite de son frère quelques économies
presque suffisantes. Madame Bardeau le croit
NOUVELLES DU PAYS 93
volontiers et vit heureuse. Elle ne s'occupe
de rien. Que voulez-vous qu'elle fasse? Elle
a son eczéma, elle le gratte.
Olympe ruse et lui cache sans peine leur
situation misérable. Levée quotidiennement
à quatre heures, elle lui dit qu'elle se lève
à six heures. Elle se garde d'employer ces
deux heures d'avance aux soins du ménage,
sa mère le verrait. Elle coud, elle brode,
elle ne se permet que des ouvrages qui ne
font pas de bruit. A six heures, elle entend
la voix de Madame Bardeau qui s'éveille.
— Olympe, penses-tu à te lever ?
Olympe ne répond pas.
— Ma fille , lève-toi , répète Madame
Bardeau ; tu seras en retard pour la
messe.
Et Olympe répond comme une personne
qui va s'arracher du lit :
— Oui, maman, voilà ! voilai
— Hier soir, ma fille, à quelle heure t'es-
tu couchée ?
— Gomme d'habitude, maman, à neuf
heures.
94 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
— Paresseuse ! dit Madame Bardeau in«
dulgente.
Comment devinerait-elle qu'il était mi-
nuit?
— Tu n'es pas raisonnable, Olympe, lui
dit-elle encore, tu manges beaucoup trop
vite.
— Mais non, dit Olympe, c'est toi qui ne
manges pas assez vite. Tu as de vieilles dents,
les miennes sont plusjeunes, j'ai fini la pre-
mière et je quitte la table. Veux-tu que je
reste pour te regarder ?
— A ton aise, dit Madame Bardeau; seu-
lement je te préviens que tu joues avec ta
santé.
Je l'étonné quand je lui dis que sa fille
est une sainte.
— On voit bien, dit-elle sans méchanceté,
que vous ne vivez pas avec elle.
— Maman a raison, dit Olympe, je suis
souvent insupportable.
— Tu vas trop loin, dit Madame Bardeau;
ne Fécoutez pas : au fond, c'est une bonne
fille.
LE PETIT BOHEMIEN
En sortant de l'épicerie du village, avec
une bouteille, il courut après des moutons
que leur berger ramenait à la ferme. Il ne
dit rien à ce berger qui avait la tête de plus
que lui et n'aurait pas répondu, mais il sui-
vit le troupeau et s'en occupa, de loin,
comme un second berger.
Quand une brebis restait en arrière, c'était
sa part : il pouvait la flatter, tremper ses
doigts dans sa laine, lui parler en maître
jusqu'à ce que le chien vînt la reprendre.
A la porte de la bergerie, le petit bohé-
mien fut sérieusement utile.
Les agneaux nouveau-nés, qui n'avaient
pas vu leurs mères de la soirée, se précipi-
96 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
taient dehors, sous elles. Il les aida à retrou-
ver chacun la sienne. Il en sépara deux qui
s'obstinaient à donner des coups de tête au
même ventre. Il en rattrapa un autre qui,
joyeux d'être libre, oubliait de teter et bon-
dissait imprudemment vers la mare.
Puis, pour sa récompense, le petit bohé-
mien voulut pénétrer dans la bergerie. Il se
croyait chez lui. Mais le berger lui ferma au
nez le bas de la porte divisée en deux parties.
Le petit bohémien posa à terre sa bouteille,
se pendit à la porte basse, et regarda
par-dessus. Ses yeux essayaient de percer
l'ombre.
Il n'eut pas le temps de se fatiguer les
poignets. Le berger, sa besogne terminée,
ressortit, ferma cette fois la porte tout en-
tière, le haut et le bas, au verrou, et s'en
alla du côté de la soupe, avec son chien.
Le petit bohémien, qui le suivait encore,
le vit entrer dans la maison et s'asseoir près
des autres domestiques, à la table com-
mune. Il resta seul au milieu de la cour.
Personne ne faisait attention à lui, et la
NOUVELLES DU PATS 97
fermière ne se dérangea pas pour le chasser.
Il renifla fortement et revint à la bergerie
coller son oreille à la porte. Les agneaux
calmés se taisaient un à un. Il s'assura que
le verrou extérieur était bien poussé, et par
précaution, il chercha une grosse pierre afin
de caler la porte. Gela fait, n'imaginant plus
rien à faire, il reprit sa bouteille et se décida
à quitter la ferme.
G 'est à ce moment qu'il aperçut un Monsieur
sur la route. Il ôta ses sabots, mit ses mains
dedans, et pieds nus, rattrapa vite le Monsieur.
Il ne me dit pas bonjour.
Ses mains rendirent les sabots à ses pieds
et, sans un mot, il marcha près de moi, non
comme un petit mendiant, mais comme un
petit compagnon. Il s'efforçait seulement de
faire des pas aussi grands que les miens et
il allait où j'allais.
Je parlai le premier et lui dis :
— Qu'est-ce qu'il y a de jaune dans ta
bouteille?
— De l'huile et du vinaigre que j'ai ache-
tés chez l'épicier
98 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Pour mettre dans ta salade ?
— Dame! pas dans ma soupe.
— Ce que tu la ballottes, ta bouteille 1
— Ça mélange Thuile et le vinaigre.
— Où la portes-tu?
— A notre voiture.
-7- A ta roulotte ?
— Oui. Elle est là-bas, au pont du canal.
Nous sommes arrivés ce matin et nous repar-
tirons ce soir.
— Ça t'amuse de courir les chemins ?
— Oh non! j'aimerais mieux travailler,
— A ton âge? Tu me fais rire.
— J'ai neuf ans.
— Qu'est-ce que tu pourrais faire, à neuf
ans ?
— Me louer chez les autres.
— Tu es trop petit.
— J'en ai connu un plus petit que moi qui
n'avait que sept ans et qui menait un cha-
riot de bœufs.
— Ce n'est pas vrai.
— Si, Monsieur, avec un aiguillon. Je lui
ai dit : « Tu vas verser, crapaud ! » Mais il
NOUVELLES DU PATS 99
me répondit : ce N'aie pas peur, mon vieux I »
et il n*a pas versé.
— Je ne te crois pas.
— Que jamais je ne voie Dieu si je mens I
— Tu te figures que tu serais capable de
conduire des bœufs ?
— En tout cas, je garderais les moutons
ou les cochons.
— Ton papa ne voudrait pas. Il préfère
que tu l'aides à poser, la nuit, des lignes de
fond dans les rivières.
— Il serait très content de me trouver une
place, maman aussi.
— Moi, je te répète que tu es trop gosse.
— Non, Monsieur, non. Monsieur I dit le
petit bohémien en trépignant.
— Puisque tu es un malin, place-toi à la
ferme de ce village.
— J'en viens, dit-il; ils m'auraient bien
pris, mais ils ont leur monde.
Ainsi nous faisione un bout de route en-
semble.
Tantôt le petit bohémien courait, tantôt il
marchait à mon pas.
100 LE VIGNERON DANS SA VIGXE
Il avait une vieille casquette de cycliste.
C'est maintenant la coiffure qu'on use et
qu'on jette le plus et elle se porte beaucoup
chez les vagabonds.
Il était vêtu de morceaux rapiécés et redé-
chirés. Il semblait peler des genoux à la tête,
etd.e toutes ses loques, commeun arbuste de
toutes ses feuilles, il frissonnait au vent.
— J'ai trois sœurs, me dit-il, mais il y en a
une qui ne chante plus.
— Ah ! elle est grippée ?
— Non, elle est morte.
— Tu ne me demandes rien, lui dis-je.
Est-ce que tu as quelquefois des sous I
— Jamais.
— En veux-tu un?
— Oh oui !
— Qu'est-ce que tu en feras ?
— J'achèterai du pain.
— Pourquoi du pain ? pour me faire plai-
sir? Va, ça m'est égal. Achète plutôt un
sucre d'orge.
— J'achèterai ce que vous voudrez.
— Écoute, lui dis-je, du ton grave d'une
NOUVELLES DU PAYS 101
personne généreuse qui tient à ce que le sou
qu'elle offre fasse du profit, je vais te don-
ner un sou, un beau sou, et tu achèteras des
bonbons avec, mais pas du pain, tu m'en-
tends, pas du pain, des bonbons.
— Je vous le promets.
— Tu ne montreras pas ce sou à ta fa-
mille
— Non.
— Tu dis non, mais elle le verra, elle te
le prendra.
— Je le cacherai, dit-il.
* — Où donc ?
— Là, dit-il, en écartant une déchirure
qui Im servait de poche.
Je tirai cinq sous de la mienne ; par je ne
sais quelle pudeur, j'en remis un dedans et
je donnai au petit bohémien les quatre
autres.
— Oh! quatre ! dit-il.
— Oui, quatre! Un, deux, trois, quatre.
Ses yeux, soudain, avaient fleuri; et sa
voix aigre de gamin était redevenue une
voix douce d'enfant.
102 LE VIGNERON DANS SA VIGNtr
— Je VOUS remercie, dit-il, merci bien
tout à fait, beaucoup. Au revoir, Monsieur,
bonne santé !
Il fallut se quitter pour la vie. Il s'éloi-
gnait déjà, mais il se retourna comme s'il
avait oublié quelque chose et m'apporta sa
main tendue que je serrai, sur la route dé-
serte, d'une pression furtive.
HONORINE
I
Elle ne sait plus son âge. Gomme on le
lui demandait trop souvent, elle a fini par
s'embrouiller dans ses réponses, et elle dit
vrai, elle ne le sait plus. Les mieux rensei-
gnés savent qu'elle n'a pas moins de quatre-
vingt-six ans.
Il lui est arrivé, ce mois-ci, un grand
malheur. Une de ses petites filles a fait une
faute.
— Pour la première fois, dit Honorine,
je n'ose pas lever la tête I
Et elle la baisse, assommée. Elle avait
tout supporté, le travail échinant, la mi-
sère, les chagrins et les deuils. Elle avait
perdu des enfants partout, les uns écrasés,
104 LE VIGNERON DaiNS SA VIGNE
les autres noyés, les autres enlevés soudain
par de mauvaises fièvres ; elle avait eu même
un fils tué à la guerre, elle ne saurait dire
quelle guerre, et elle avait tout accepté sans
se plaindre, mais elle ne veut pas accepter
le déshonneur. Pourquoi? On s'étonne, à la
Voir si usée, flétrie, réduite et près de la
mort, que le déshonneur de sa petite-fille
ne lui soit pas égal comme le reste. Elle en
est tombée malade de honte. Elle a dû se
mettre au lit: la tête prise, elle ne connais-
sait personne. Elle s'imaginait que c'était
fini. Elle a voulu recevoir Dieu. Il est venu
et reparti sans elle, et c'est à recommencer.
La voilà encore sur pied, mais du coup
bonne à rien. D'ailleurs les ménages où elle
lavait ont profité de sa maladie pour changer
de laveuse. Il est temps qu'elle se laisse vivre
de ses rentes. C'est dommage qu'après avoir
travaillé plus que n'importe qui au monde,
elle n'ait pas un sou d'économie. Elle est,
comme elle dit, à pain et à bois cherchés.
Elle ose bien chercher son bois, parce que
c'est presque un travail comme un autre, qui
NOUVELLES DU PAYS t05
a'humilie pas des vieilles plus riches qu'elle,
et chaque jour qu'il fait beau, elle en ra-
masse. Il ne s'agit que de mettre dans sa
hotte du bois au lieu de linge, mais le bois
sec lui semble plus lourd que le linge mouillé.
La hotte se cramponne à son dos par les bre-
telles de chanvre ; la vieille se courbe en avant,
jusqu'à terre. Débarrassée, elle se redressera
à peine, le pli étant pris. Quelquefois elle va
de travers parce que sa hotte tire de droite et
de gauche, et quelquefois, bon gré mal gré,
elle s'assied sur un tas de pierres de la route.
Mais, dans cette lutte, c'est toujours la vieille
qui l'emporte. Elle aura du bois cet hiver.
Il ne lui reste qu'à trouver son pain quo-
tidien. Autant l'avouer, il faut qu'elle men-
die. C'est le plus pénible. Oh ! elle s'y fera,
et déjà quand on veut lui mettre quelque
chose dans la poche de son tablier, elle
recule d abord, elle dit : « Non, non », à
voix haute, puis à l'instant elle dit, à voix
baissée: « Merci, merci », car d'une main
machinale elle ouvre sa poche afin que l'au-
mône ne tombe pas à côté.
106 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
II
Je ne me fatigue pas de l'observer avec «ne
stupeur croissante qu'elle ignore. Elle me
laisse mener la causerie. Elle répond toujours
patiemment, n'interroge jamais et si je cesse
de parler, elle garde le silence. D'une phrase à
l'autre, nous avons le temps de rêver à notre
aise.
C'est un des signes de sa vieillesse
qu'elle oublie quelquefois son sexe. Elle ne
pense plus qu'elle est du féminin et elle
dit:
— Jeune, je n'étais pas gros, j'étais petit,
mais sain et fort de tempérament.
On n'ose la reprendre ; c'est bien tard pour
ectifier.
NOUVELLES DU PATS 107
A quel âge, Honorine, vous êtes-vous
mariée?
— A vingt-quatre ans. J'aurais pu me
marier plus tôt. Sans être joli, fin joli, je ne
faisais pas peur. On me demandait ferme,
j'ai voulu attendre.
— Pour quelle raison ?
— Une idée.
— Avez-vous eu des enfants tout de
suite ?
— Non ; j'ai encore fait la demoiselle deux
années après mon mariage, mais une fois le
premier garçon venu...
— Oui, oui, je sais.
Là, il faut arrêter Honorine, car elle a eu
des tas d'enfants, et comme ils sont tous
morts, elle les ressuscite Tun après l'autre,
les compte, les mêle, les pleure. On s'y
perd, c'est trop long, et puis ce n'est pas gai.
— Êtes-vous restée honnête ?
— Oh! sûr.
— Pendant votre mariage ?
— Pendant et après.
— Après, vous n'étiez pas obligée.
7
108 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Le mariage dure toujours, dit Honorine.
— Ce qui n'empêche pas, Honorine, qu'il
y ait, même à la campagne, des femmes de
mauvaise conduite
— Il y en a plus de quatre, dit-elle.
— Vous les méprisez ?
— Ça ne me regarde pas.
— Détestez-vous quelqu'un, Honorine?
— Qui donc, Seigneur ?
— Dame I vos ennemis, ceux qui vous ont
causé du chagrin, des dommages.
— Personne ne m'a fait de mal.
— Et vous n'avez fait de mal à personne ?
— Dieu merci! non. Une manquerait plus
que ça!
Quoiqu'elle ait parlé sans orgueil, elle est
prise de scrupule et revient sur sa réponse.
— Tout de même, dit-elle, j'ai peur de
devenir maligne en vieillissant.
— Ne craignez rien.
— Si, si, je m'imagine que des fois j'en
veux aux ivrognes, aux paresseux, à mon
prochain...
— Oh ! votre prochain !
NOUVELLES DU PAYS 109
— C'est du prochain, comme vous et moi,
et pourtant, si je ne me retenais, je leur
dirais des sottises.
— Vous en êtes incapable.
— Il ne faudrait pas me défier.
— Vous vous trompez ; c'est votre der-
nière illusion.
— Peut-être bien, murmure Honorine qui
baisse de nouveau la tête au fond d'un mu-
tisme où elle m'attend.
— Vous en avez eu de la misère, vieille
Honorine !
— J'ai eu ma part.
— On ne fait plus de travailleuses comme
vous.
— Guère.
— Avez-vous peur de la mort ?
— C'est rare que j'y pense.
— Vous ne mourrez peut-être pas.
Cette plaisanterie allume faiblement ses
yeux bordés de rouge. C'est à croire qu'elle
espère. Mais ils s'éteignent vite.
— A votre âge, Honorine, vous n'avez
plus de raisons de mourir.
110 LE VIGNERON vn.L\S SA VIGNfe
■I — — ■ ■
— J'ai ma vieillesse, c'est une raison.
— Vous vivrez votre siècle.
— C'est ce que je dis aux jeunes gens ; ça
les taquine.
— Mais au fond vous êtes lasse d'être
malheureuse et vous ne tenez pas à vivre cent
ans ?
— Un peu plus, un peu moins! dit-elle
absorbée.
Je ne sais pas au juste ce qu'elle veut dire,
si elle fait allusion à son âge ou à sa misère.
Elle rêvasse et le jeu déréglé de ses mâ-
choires toujours en mouvement lui donne
l'air de ruminer.
— Réveillez-vous, Honorine.
— C'est égal, dit-elle, j'ai bien ri.
— Vous ! En quelles occasions?
— Aux fêtes du pays, aux noces du vil-
lage, à la rivière avec les laveuses.
— A propos de quoi, Honorine ?
— De n'importe ; je riais parce que j'étais
contente, que j'aimais rire et danser. Je n'ai
pas toujours eu des pieux de bois sous mes
jupes, je dansais en riant de fameux coups.
NOUVELLES DU PATS 111
— Est-ce que vous sauriez encore danser ?
— Si mon petit-fils Pierre n'était pas mort
et qu'il se marie demain, je ferais le premier
saut du bal.
— Au moins, vous pourriez rire.
— De bon cœur, s'il fallait, et je ferais
bien rire les autres.
— Riez un peu, Honorine
— Je n'ai pas envie.
— Montrez seulement comme vous riez.
— Sans être échauffée, ça ne ferait pas le
même effet.
— Ça me fera plaisir. Allons! riez, Hono-
rine.
— Je veux bien, dit-elle, parce que c'est
vous.
Elle se dresse, pose son cabas sur sa chaise,
lève un pied, frappe dans ses mains et pousse
par trois fois une espèce de hennissement.
— Assez, Honorine, assez !
Elle impressionnait avec sa grande bouche
noire où je ne voyais qu'une longue dent,
comme une pierre au bord d'une mare. Et
ses mains sonnaient l'os.
112 LE VIGNEllON DANS SA VIGNE
— Vous voyez, dit-elle, ce n'est pas la
même chose lorsqu'on rit exprès. Il aurait
fallu m'entendre au mariage d'un de mes
garçons. Mon Dieu! que j'ai ri! Mon Dieu!
que j'ai ri !
— Tant que ça, Honorine? c'est drôle.
— C'est la vérité, dit-elle rassise ; per-
sonne n'a peut-être plus pleuré^, mais per-
sonne n'a peut-être plus ri que moi dans sa vie.
— Recommenceriez-vous votre vie telle
quelle ?
— Malheurs et bonheurs compris, avec la
permission de Dieu, je recommencerais.
— Implorez-le.
— Je le prie trop mal. Le soir, dans le lit,
je m'endors de sommeil au milieu de ma
prière. Le matin, je me dépêche d'aller à ma
bc.c^ae, et je le prie en route, mais je ren-
contre quelqu'un, je bavarde et ma prière
reste à moitié faite.
— Répondez franchement, Honorine:
croyoz-vous que Dieu existe?
— Il faut bien ; et vous ?
— Oh ! moi, je n'en sais rien du tout
NOUVELLES DU TAYS 113
Croyez-vous en Dieu, Honorine, autant que
si vous étiez jeune ?
— Autant, dit-elle, mais je l'aime moins.
— Ah ! qu'est-ce que vous lui reprochez ?
— Deux injustices que je ne m'explique
pas. Je lui pardonne le reste, mais d'abord
pourquoi permet-il que le mauvais temps
abîme les récoltes ? Pourquoi nous ôte-t-il le
lendemain ce qu'il nous a donné la veille ? Il
vient de me reprendre les cerises de mon
jardin. Il me les a grillées avec son soleil.
Puisqu'il est le bon Dieu, pourquoi s'amuse-
t-il à nous jouer des farces ?
— Peut-être qu'il n'existe pas ?
— Ma foi, on le dirait.
— Vous doutez, Honorine ?
— Je ne doute pas, je regrette mes cerises.
Et pourquoi fait-il mourir les jeunes avant
les vieux ? Pierre, mon dernier petit-fds,
est mort cet hiver, et moi, une vieille propre
à rien, je suis toujours là!
— Ne pleurez pas, Honorine, vous irez
au paradis rejoindre votre Pierre. J'espère
que vous croyez au paradis.
114 T.E VIGNEIION DA.NS SA VIGNE
— C'est selon, dit-elle, ça dépend des
jours; je ne sais plus.
Je lui ai dit : ne pleurez pas! mais elle
n'avait de larmes que dans la voix. Ses yeux
sont à sec depuis la mort de Pierre. Elle ne
pourrait que crier. A quoi bon ? Elle se tasse
déjà sur sa chaise, rentre ses coudes aigus,
ses mains ligneuses, et par-dessus sa tête
basse, comme pliée sous le joug, je vois
son dos. Rien ne remue. La vieille Honorine
semble inhabitée.
NOUVICILES DU PAYS 115
III
D'abord on ne s'aperçut de rien à la maison
isolée, et quelque temps on continua d'y
vivre, comme d'habitude.
Le premier, l'invisible grillon se tut, dès
que la bûche de bois s'éteignit.
Puis, l'unique poule qui se promenait
dans la cour monta l'escalier, piqua du be;-
la porte fermée, tendit le cou vers la fenêtre,
et comme les épluchures quotidiennes ne
tombaient pas, elle sortit.
Le chat se lassa de faire inutilement le gros
dos pour sentir dans ses poils une main sèche
qu'il connaissait bien. Il flaira le sol, miaula
de colère, griffa les chaises, et par le grenier
8'en alla, perdu ici, se retrouver ailleurs.
7.
116 LE VIGNERON DANS SA VIGNK
Une nuit, les rats grignotèrent la dernière
miette du coffre, décoiffèrent le sucrier vide
et ne revinrent pas.
Les araignées tapies n'attendaient, pour
filer leurs toiles, que le silence. Un bruit
régulier le troublait encore.
Mais brusquement l'horloge s'arrêta. Elle
ne s'était point ralentie peu à peu, ses tic
tac faiblissant jusqu'au tic tac suprême : elle
cessait de marcher comme une personne
frappée debout, et qui ne se croyait pas
malade.
Le cœur de la maison ne battait plus.
Des gens du village poussèrent la porte et
ramassèrent par terre la vieille Honorine,
tombée sur le nez et morte toute seule, sans
prévenir.
TABLETTES D'ELOI
PROMENADE
Sur la route, je croisai d'abord un garçon
et une fille qui marchaient côte à côte, sans
se donner le bras, car la fille avait besoin
des deux siens pour gesticuler. Elle parlait
avec vivacité, presque bien, sauf qu'elle
mettait trop souvent des o à la place des a et
des e,
— Elle m'onnuie, ma momon, disait-elle;
voilà qu'elle ne veut plus que je donse avec
toi, le dimonche. Je ne suis pas une gamine,
tu ponses!
Puis deux femmes passèrent, l'une jeune,
Tautre vieille. Habillées de noir neuf, elles
portaient à la main des sacs gonflés. Elles se
hâtaient, et prenaient la parole, chacune à
120 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
son tour, uniquement préoccupées d'être du
même avis.
— Si au moins, disait la plus vieille, ça
leur profitait en quelque chose. Mais non, ils
chicanent exprès, pour rien, pour le plaisir.
— Oui, répondait la plus jeune, ils sont
comme ça, ils ne veulent point, ils ne veulent
point, et voilà. Enfin on s'expliquera chez le
notaire.
A peine avaient-elles disparu que je ren-
contrai deux messieurs âgfés, boursreoisement
vêtus et qui marchaient sans fièvre, en tenant
toujours leur droite. Le plus grave s'arrêta,
leva une main, et dit syllabe par syllabe:
— Vous comprenez mon cher ami, que
si je reste calme, c'est que je tiens à lui lais-
ser tous les torts . Mais attendez et vous verrez.
Il s'efforçait de sourire, tandis que son
ami remuait la tête, en homme qui verra
parce qu'il vivra.
Ainsi, me dis-je, ce n'est, tout le long de la
route, que gens qu'on embête, qui s'embê-
tent et qui embêtent les autres. L'embêtement
est général et il n'y en a pas que pour moi.
L'INUTILE CHARITE
Cette fois^ il m'a pris dans une porte. Il en-
trait comme je sortais, et nous voilà nez à nez.
Tout de suite, il me parle de sa sœur : il
me dit qu'elle ne va pas mieux.
En quelque lieu qu'il me rencontre, si
longtemps qu'il soit resté sans me voir, il
me donne toujours les mêmes mauvaises nou-
velles. Et' il y a des années qu'elle est
malade.
Il se plaint d'une voix basse et se confie à
moi seul, parce que je lui semble bon.
Je fais ce que je peux. Je ne l'écoute pas^
car j'ai mes intérêts dans ce monde, des
malades personnels, mais j'imite les signes
de l'attention.
122 LE VIGAERON I^ANS SA VKiNE
Je remue la tête, j'ouvre la bouche et mes
yeux se ferment quand il désespère ou que
la note du pharmacien remonte. Tantôt mes
narines se pincent aux mots « sinapisme,
pointes de feu», et tantôt je change d'oreille
Certes, mon attitude hypocrite me fatigue;
je me donne du mal ahn de le tromper, et
s'il me fallait répondre, tout serait perdu.
Mais il va, sans que je le pousse. Il con-
tinue de chuchoter ses peines ; il se répèle
et, pour un détail oublié, il recommencerait,
car son existence n'est plus une vie
Qu'il gémisse donc et se soulage! Chari-
table, fier de me dévouer, je ne l'arrêterai
pas, dussé-je geler sur pied dans le courant
d'air.
Aussi, je tombe brusquement comme d'une
branche, et je balbutie, quand le malheureux
frère me dit avec amertume :
— Pardon, mon pauvre Eloi, je vois bien
que je vous ennuie avec ma sœur 1
LE PORTRAIT
Afin de prendre une pose naturelle, je
m'assieds comme j'ai l'habitude, j'allonge
la jambe droite et la gauche reste ployée,
j'écarte une main et ferme l'autre sur mes
cuisses, je me tiens raide et de trois quarts,
je fixe un point et je souris.
— Pourquoi souriez-vous? dit le photo-
graphe.
— Est-ce que je souris trop tôt?
— Qui vous prie de sourire?
— Je vous évite de me le demander. Je
sais les usages. Je ne me fais pas photogra-
phier pour la première fois. Je ne suis plus
lin enfant auquel on dit : « regarde le petit
oiseau ». Je souris tout seul, d'avance, et je
124 LE VIGrs'KRON DANS SA VIGNE
peux sourire longtemps ainsi. Ça ne me
fatigue pas.
— Monsieur, dit le photographe, c'est
bien une vraie photographie que vous dési-
rez, et non quelque image impersonnelle et
vague, dont les flatteurs ne pourraient que
dire poliment : ce Oui, ily a quelque chose. »
— Je veux une photographie, dis-je, où
il y ait tout, ressemblante, vivante, frap-
pante, près de parler, de crier, de sortir du
cadre, etc., etc.
— Qui que vous soyez, me dit alors le
photographe, cessez donc de sourire. Le plus
heureux des hommes préfère grimacer. Il
grimace dès qu'il souffre, dès qu'il s'ennuie
et dès qu'il travaille. Il grimace d'amour
comme de haine, et il grimace de joie. Sans
doute, vous souriez parfois aux étrangers, et
il vous arrive de sourire à votre glace, quand
vous êtes sûr que personne n'est là. Mais
vos parents et vos amis ne connaissent guère
de vous qu'une figure maussade, et si vous
tenez à leur offrir un portrait que je garan-
tisse^ croyez-moi, monsieur, faites la grimace.
LA MER
Quand on regarde la mer, ce qui frappe
d'abord en elle, c'est qu'elle n'a rien d'éton-
nant. {A développer.)
Chacun a sa façon de l'admirer. Celui-ci
choisit un coin à l'écart. Celui-là se couche à
plat ventre. Cet autre reste debout et, nette-
ment découpé sur l'horizon, immobile, pensif,
regarde la mer jusqu'à ce qu'il ne la voie plus.
On peut circuler parmi les baigneurs et
dire :
— (( Elle me rappelle l'Océan. »
Si vous tenez un enfant dans vos bras et
que le petit se mette à crier, dites-lui : « N'aie
pas peur; jeté tiens. »
126
LE VIGiXr.HON DAXS SA. VIGNE
Si vous avez un chien, caressez-le, en lui
recommandant le calme.
A cheval, poussez un peu la noble bête
contre les flots et qu'elle piaffe d'effroi.
Moi, j'ai l'habitude. En costume léger, la
cigarette aux dents, les mains derrière le dos,
comme dans mon jardin, je m'avance tran-
quillement vers la mer, et je la laisse venir.
Dire chaque jour : ce Quand on pense que
c'est la lune qui produit les marées ! » et lever
avec lenteur les yeux au ciôl, y chercher la
lune absente et lui sourire au juger.
Dire aussi, pour ne pas faire de jaloux :
tt Le beau coucher de soleil! » mais hochant
soudain la tête, indiquer par là qu'on n'est
point dupe, qu'on sait à quoi s'en tenir sur
cet air de se coucher.
Cette dame fait la planche et rien d'elle
ne dépasse le niveau de la mer.
Celle-là rit tellement qu'elle laisse tom-
ber une goutte d'eau dans la mer,
• — Oh! le bel anneau de corail sur la mer!
TABLETTES D ELOI 127
— C'est ma bouche, monsieur, ôtez votre
doigt.
Celle-ci se sèche au soleil et on trouvera
un dépôt de sel dans ses salières.
— La mer me fait mal aux yeux, dit l'une,
je ne peux pas la regarder. Dans mon voyage
de noces, j'ai vu toute la Côte d'Azur en
tournant le dos à la mer.
— Pour moi, c'est réglé, dit l'autre, cha-
que fois, le spectacle grandiose de la mer
m'avance de huit jours.
Et voilà les philosophes cyniques. D'un
geste grave, ils ont, pour la décence, relevé,
passé sur leur poitrine e-t jeté derrière
l'épaule, le pan d'bine couverture grossière.
Ils s'exercent à marcher pieds nus. Leurs
doigts semblent d'informes racines. De leur
méprisable chevelure il no reste que quel-
ques boucles étirées. Ils comparent à la mer
la mer intérieure des passions humaines et
mesurent l'éternité avec les grains de sable
de la mer.
128 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
La jeune femme en noir rêve toute seule
sur le rocher.
Sans doute, lasse de cette vie, elle fait
choix d'une étoile pour y passer l'autre vie.
Déjà elle en retient une et s'y installe ; elle
n'a pas de chance : brusquement l'étoile
file.
— Mais....
— Oui, je sais, les étoiles ne filent pas.
Défiez-vous des méduses. Sans être com-
parables à celles dont l'antiquité nous trans-
mit le souvenir, et bien qu'un nouveau
Persée ne leur saurait couper ktête qu'elles
n'ont pas, cependant elles piqueut, comme
leurs sœurs, les orties de terre, et même elles
enveloppent le baigneur, si gluantes, que le
pauvre homme se sauve vers le rivage,
poursuivi par ces pots de colle.
Je me suis promené sur des bateaux de
divers modèles, dans le but d'étudier le
mal de mer.
Me promenant à jeun, j'ai vomi la pre-
TABLETTES D'ÉLOI 129
mière fois, je n'ai pas vomi la seconde, mais
j'ai vomi la troisième.
J'ai vomi trois bons repas au Champagne
pris exprès, et j'en ai gardé deux.
J'ai vomi à l'avant du bateau, je n'ai pas
vomi à l'arrière, mais j'ai vomi au milieu,
malgré une ceinture de flanelle qui, peut-
être, me serrait trop. Enfin quand je pars
pour la promenade, agile, le moral excellent,
et que, fixant l'horizon comme il est prescrit,
je tâche de me distraire avec des pensées
saines et fortifiantes, tantôt je ne sens rien,
et tantôt je rends tout.
Arrivés ce matin, M. et M"*® Bornet ont
déjà parcouru la plage, fait le tour du petit
port, ramassé des galets, reniflé du vent.
Ils déjeunent, et la fenêtre de leur salle à
manger s'ouvre sur la mer.
— Ta faim se calme-t-elle .'^ demande
jVjme Bornet.
— Un peu, dit M. Bornet, j'ai cru que je
ne me rassasierais jamais. C'est étonnant
comme Tair de la mer creuse I
130 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Il plie sa serviette, se prépare à digérer,
quand une femme de marin entre pour offrir
du poisson.
Elle semble misérable surtout à cause de
ses chaussettes déteintes qui s'affaissent
mollement sur ses souliers brûlés.
— Pauvre femme, dit M""® Bornet, quelle
vie! Je suis sûre que parfois elle soupe avec
les arêtes du poisson qu'on lui achète, et
qu'elle retrouve dans la rue. En la regardant,
j'ai mal; je compare mon sort au sien, et je
pense que souvent il nous arrive de nous
plaindre. Elle n'a rien: que nous manque-
t-il? Tu sais si je déteste les faux sensibles,
mais l'injustice des choses me révolte, à la
fin, et mon bonheur continu m'effraie.
— ■ Certes, la vue de cette femme m'im-
pressionne autant que toi, dit M. Bornet.
Pourtant, défions-nous. En manches de che-
mise, après déjeuner, on pousse trop aisé-
ment des soupirs du fond d'une poitrine
houleuse. Les besoins de cette femme me
paraissent autres que les tiens. Son extérieur
pitoyable te trompe sur ses souffrances in-
TABLETTES d'ÉLOI 131
times. Simple, elle se passe d'idéal, et il
t'en faut toujours un. Tu rêves, à tes heures,
toi; elle, au contraire, ne se préoccupe que
de manger. Or elle vit, donc elle mange,
et femme de marin, née sur ce rivage, cer-
taine d'y mourir, elle mange peu, car c'est
étonnant comme l'air de la mer nourrit.
VOYAGE A NICE
— Présentez-vous avec mon Guide, et
dites au maître d'hôtel : Je viens de la part
de M. de Conty.
— Je fais mieux, dit Eloi, et je crie d'une
haleine : je viens de la part de MM. de Conty,
Jeanne et Baedecker.
— Donnez-vous donc la peine d'entrer,
me dit l'hôtelier courbé jusqu'à terre : voici
votre maison et nous vivrons en famille.
Soyez le bienvenu, avec votre argent.
— A quoi me servirait d'être poli ? se dit
l'Anglais. Le sot Français ne l'est-il pas
pour nous deux? Il s'assiérait sur une fesse
dans la crainte de gêner mes colis.
134 LK VICNEKOA IJANS SA VIG^E
Valence. — Déjà déçu : pas une seule
orange en vue!
Arles, — Ahl une mouche!
Le paysan de La Bruyère ne reconnaîtrait
plus ÎGS sieng>
Qui donc peut, sans mauvaise foi, nier le
progrès?
Il marche! Il marche I
On voit encore, c'est vrai, par les cam-
pagnes, un animal farouche, noir et brûlé
de soleil. Comme son ancêtre, il se courbe tout
le jour sur le champ labouré avec opiniâtreté.
Mais, au moins, il lève la tête quand passe
le train l
Malgré notre désir d'avoir des ailes nous
ne pourrons jamais voler. Heureusement :
Tair serait vite irrespirable.
Vous vous dites : Éloi libre, heureux de
voyager, admire chaque site et s'approvi-
sionne de belles images»
TABLETTES D'ÉLOI 135
Point: je songe au pourboire que j'ai
donné ou que je donnerai. Ce garçon me
met mon pardessus par-dessus la tête ; il
me dérobe les manches ; il n'est pas content.
Ce soir je cacherai le pourboire sous ma ser-
viette.
Et ce marin qui vient de me faire faire le
tour du bateau chinois, a-t-il assez? Il doit
avoir assez. Moi, j'aurais assez.
Et ce brave homme auquel je dis, sans
comprendre un mot de ses renseignements :
(( Oui, oui, merci, merci, » il meurt de soif,
on le voit bien.
Je jette encore mon argent par la fenêtre
à ce mandoliniste qui s'arrête net de jouer,
ramasse la boule de papier, cherche si rien
n'a roulé dans un coin et, désappointé,
recommence : c'est trop peu pour qu'il se
taise.
O froid^ dédaigneux, redoutable cocher,
depuis que tu me promènes, je calcule :
jamais je n'oserai te régler. J'aime mieux ne
plus descendre, et je garde ta voiture à vie,
jusqu'au bout du monde !
0.
136 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Toi, par exemple, tu peux te taper. Tu
m'agaces, toujours sur mon dos, cognant à
ma porte ; « Monsieur veut-il qu'on le serve
à table d'hôte ou à table particulière? »
Silence ! ou je me laisse mourir de faim.
(( Monsieur passera-t-il quelques semaines
avec nous ? )) Non, je file. Monte- moi ma
note, que je me paie ta tête avec. Va, va,
descends ma couverture comme un trophée,
multiplie les saints et les sourires, je ne fai-
blirai pas. Et même je raffine, héroïque.
Tandis que, debout sur le perron, tu refroi-
dis déjà ta face et éteins ton œil, je cherche
dans mes poches, je tâte ma bourse et retire
mes mains vides.
Regarde, magistrat d'office, j'entre dans
l'omnibus avec le calme d'un chef de grandf >,
nation. Ferme sec la portière, ça m'est égal.
Par la vitre, je vois ta statue de commandeur
à favoris remuer les lèvres. J'entends bien:
tu m'appelles chameau ! Grève de rage,
dussé-je crever de triomphe I
Marseille, la troisième ville do France
TABLETTES d'ÉLOI 137
quand j'étais au collège. Gomme j'ai grandi
depuis !
Une grosse dame résume ses impressions
et les miennes :
— Ils nous font rire avec leur Prado . A les
entendre^ on croirait que c'est l'obélisque.
Chaque fois que j'occupe une nouvelle
chambre, j'ai soin de brûler du papier d'Ar-
ménie. Après moi, faites de même.
Toulon. — Des mâts, des forêts de mâts,
et plus une seule montre au bout. J'arrive
trop tard. La fête est finie.
Les grands vaisseaux de cuivre rouge pro-
mènent leur incendie sur la mer.
Ça, c'est une fontaine.
Encore une fontaine !
Tiens, une statue! De qui ? par qui?
Saint-Raphaël. — Gomme j'ai télégra-
phié l'heure de mon arrivée dans la nuit,
on pense que, prince ou duc, je voyage sous
138 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
un faux nom et l'hôtel rallume tous ses feux.
Les deux meilleurs chevaux so lèvent pour
venir à la gare. Le nombreux personnel au
complet m'attend. L'un de ces Messieurs
m'ouvre la portière. Un autre écarte les bras
afin de recevoir mes bagages, et le cocher
lui jette ma valise.
Je demande au plus gros s'il peut me
donner une chambre. Il me répond que mes
appartements sont prêts, et, bougie haute, il
me fait signe de le suivre au numéro 198.
— Monsieur désire-t-il prendre quelque
chose ?
— Une bouillotte d'eau chaude...
Quand je mets mes bottines à la porte, les
lumières sont éteintes. Loin de se disputer
l'honneur de me servir, les garçons se
couchent.
Me voilà seul, sous les toits, dans une
chambre nue, entre deux chambres qui
sonnent le vide.
Heureux le voyageur trop fatigué pour
dormir dans son lit d'hôtel : il peut, sa malle
TABLKTTES d'ÉLOI 139
défaite, écouter longtemps la chuchoterie
des papiers qui enveloppaient les brosses et
les pantoufles et qui s'étirent.
On aperçoit deux rochers rouges, l'un
appelé le lion de mer, parce que, dit
Alphonse Karr, il présente la forme d'un
lion couché; l'autre appelé le lion de terre,
a la forme d'un poisson.
Cannes {La Croisette. — Éloi laisse négli-
gemment tomber une de ses enveloppes
sous la table, afin que les garçons puissent
dire plus tard aux étrangers :
— Eloi a mangé ici.
O Méditerranée insensible à la lune, tu
ne bouges jamais et tu suces éternellement
d'une lèvre bleu pâle ton sable fade mêlé
aux épluchures des hommes.
Et toi, jambe d'éléphant culottée de co-
quilles Saint-Jacques, porte-rasoirs, manche
à gigot, tuyau de cheminée modèle, ^\\i-
mesiu, palmier, salut I
140 LE VIGAERON DANS SA VIGNE
La verdure de ces jardins réjouit mon
œil comme l'étalage d'une coutellerie. Sur
toutes ces pointes, appliquons-nous à lancer
des anneaux.
Oranger du Midi, fier de tes pommes
d'or faux, tu ressembles à nos arbres de
Noël, mais plus riches que toi, ils portent
dans leurs branches des petites bouteilles
de liqueur.
— Ah ! je respire ici.
— Oui, c'est le climat préféré des scro-
fuleux.
Ce soir, le soleil couchant est d'un jaune
malpropre. On dirait qu'il a mangé de
l'œuf.
Antibes. — Monsieur de Villemessant, le
fondateur du Figaro, avait fait construire
la vaste et magnifique villa Soleil, qui, dans
sa pensée, devait servir de retraite aux
hommes de lettres.
TABLETTES d'ÉLOI 141
Mais, dans la réalité, elle est devenue
un hôtel meublé.
Toutefois, on n'empêche pas les hommes
de lettres d'y descendre.
Nice. — Sur la promenade des Anglais
si fréquentée le soir, personne.
Une seule voiture, de laitier.
Grevez, d'un coup de pied, le ventre de
ces jolis ânes, c'est sûr qu'il en sortira des
bonbons.
Et toujours le frôlement de ces habits
noirs qui luisent çà et là, comme blanchis
par la poudre de riz de l'usure.
L'hôtelier pécha devant nous la lan-
gouste commandée ; mais il la rejeta der-
rière nous, celle qu'il servit étant morte
hier et déjà cuite.
— Comment trouvez-vous Nice ? dit le
Français avec un sourire international.
142 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Il y a trop de Français, répond l'An-
glais.
Un jeune homme naturel étendu au bord
d'un ruisseau boit à une source qu'ali-
mente un filet d'eau en bronze.
L'idée est ingénieuse, l'illusion complète.
On renouvelle le jeune homme chaque di-
manche, à trois heures.
Dieu ! qu'il fait chaud ! n'y a-t-il pas un
lézard sur mon front ?
Evité, comme pestes, les vestiges de
bains romains, les musées « qui renferment
quelques bonnes toiles », les sculptures
trop curieuses, les églises dont la façade
date de... et le maître-autel de...
— Le visage tourné vers la mer, dirigez-
vous à droite et laissez l'hôtel de ville à
gauche.
— Soyez tranquille.
TABLETTES D ÊLOt l4o
Devant la statue de Garibaldi, si vous
êtes en voiture, vous devez mettre pied à
terre.
— Non.
Oui, il fait doux. Je me débarbouille, la
fenêtre ouverte.
Mais je dois me dire sans cesse qu'il pleut,
qu'on gèle à Paris. Or je lis ce matin dans /^
Figaro : Hier^ très belle. journée. Me voilà
moins excité.
Et qu'attend cette terre pelée pour verdir?
Quand je me promène, légèrement vêtu,
dans ma campagne à moi, le blé pousse.
Ici, c'est une serre chaude avec un poêle
d'hiver et des arbres empotés.
Monaco. — En wagon. Qu'est-ce que ce
noble étranger va tirer de ce long sac ? Une
personne de sa famille passée en contre-
bande ?
Oublié défaire mon prix. Quelle chambre!
On va me demander mille francs par nuit.
Impossible de dormir.
iuu
u;mi;o> dans sa vigne
On peut voir, tous les jours, de deux à
quatre, Albert P% portant sur sa tcte mâle
et -sympathique la couronne de prince et
celle du savant, ouvrir les croisées de son
vieux manoir et cracher, — dit Paul Bocage,
— en dehors de ses Etats, par-dessus Theu-
reux peuple monégasque qui ne paie pas
d'impôts.
Monte-Carlo. — Suis- je vrai joueur,
joueur malin, joueur insensé (type affreux à
voir) ?
Commeje le dirai plustard,jejoue àMonte-
Garlo. Je gagne même à Monte-Carlo. Et
quand je ramasse mon gain plus ma mise,
je souris au croupier. Mais ce râteleur im-
passible ne daigne point me rendre mon sou-
rire, et je pourrai, sans qu'il s'émeuve, me
brûler la cervelle de joie.
Tir aux pigeons. — Une boîte s'ouvre,
un pigeon s'envole et tombe assommé. Il no
savait pas assez de mylliologie pour rester
TABLETTES d'kLOî 1^1 5
coi, comme l'Espérance. Un chien accourt et
le pétrit proprement avec sa gueule. Mais
riiomme qui l'a tué, on ne le voit jamais. Il
se cache et fait bien. Quel coup de fusil!
C'est beau commeun coup de poing d'ivrogne
sur une petite bouche d'enfant!
La Corniche. — Regardez ces deux petits
bateaux sur la mer. Qui donc a perdu ses sa-
vates sur la mer ?
Cette vieille femme qui mendiait sur la
route ne murmurait pas humblement :
— La charité s'il vous plaît?
Elle vociférait des imprécations avec un
air terrible. Et on lui jetait, au lieu d'une
pierre, une pièce.
Du courage! Montez toujours. Ici on ne
voit rien. Grimpez cette côte. Déjà vous avez,
entre le bout de votre nez et l'horizon, un in-
fini au moins.
Faites le dernier pas.
Halte! vite, la sueur au front, les yeux
146 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
au ciel, et des vertiges plein restomac, tâ-
chez qu'il vous vienne une pensée sublime.
Vous soufflerez après.
Menton. — Cinq minutes d'arrêt. Le temps
de piquer ma canne en terre. Au retour je
la reprendrai. Et quelle stupéfaction! Ma
canne sera un petit arbre couvert de jeunes
rameaux garnis de feuilles, et peut-être que,
sur l'un d'eux, j'aurai la joie de cueillir, pour
calmer ma soif en voyage, le fruit cher à
Stéphane Mallarmé, le a citron d'or de
l'idéal amer ».
Les jeunes filles du pays ne mangent pas le
citron. Mais elles s'exercent à en porter de
lourds paniers sur la tête. Pour que le citron
ne tombe jamais, elles n'ont qu'à toujours
bien se tenir.
De là leur taille et leur vertu.
Vintimille, — Ma montre qui allait bien
en deçà, retarde en delà de 47 minutes. Un
vent hostile et des gamins payés par la Triple
Allianceme soufflent et me crient dans le dos.
TABLETTES d'i' LOI 157
Une dépêche qui m'aurait coûté dix sous aux
guichets de notre belle France, m'en coûte
ici plus de soixante. Je n'insiste pas. Je con-
nais l'Italie. Un coup d'œil suprême aux
neiges éternelles et, harassé, les yeux pleins
le villes d'eau, je rentre.
PREMIER PAS
J'eus enfin l'honneur de me promener sur
le boulevard avec un Grand Homme et un
homme déjà connu.
Le Grand Homme avançait régulièrement,
la tête haute, l'air vague. Ses admirateurs
s'arrêtaient pour le regarder, ceux-ci pres-
que familiers, avant son passage, ceux-là
respectueux, après qu*il était passé.
Il ne semblait voir personne. Parfois il
souriait aux branches des arbres. Peut-
être, indifférent, n'avait-il que la préoccupa-
tion de marcher au milieu du trottoir, tan-
dis que la foule s'écartait toute seule.
Mais, à sa droite, l'homme déjà connu sa-
luait un monde d'intimes, serrait des mains
150 LE A'IGNnnON DANS SA VIGi\E
volantes, jetait deux mots d'esprit ou de
cœur, et s'il ne se dérangeait plus volon-
tiers, il ne se fâchait pas encore du coup de
coude dont vite on s'excuse. Il allait et ve-
nait entre le Grand Homme et les vitrines.
Tantôt libre et jeune, il goûtait simplement
le bonheur d'être à Paris, avec ses habitants,
au milieu de ses immeubles ; tantôt grave,
il récapitulait ses rêves de gloire, et il se
sentait de force à tomber quelque jour le
Grand Homme lui-même.
Pour moi, garçon d'avenir, je me tenais
du côté du ruisseau. Je ne disais rien et
j'entendais mal, car, bousculé par la foule,
je me trouvais sans cesse trop en avant ou
trop en arrière. Il me fallait à chaque ins-
tant tourner un kiosque, une colonne, une
boutique de fleuriste, et souvent hors d'ha-
leine, près de perdre mes deux maîtres, je
ne les suivais plus que clopin-clopant, dési-
quilibré, un pied sur le bord du trottoir,
l'autre sur le pavé en bois.
LA LECTURE
On a dîné vite, Éloi ayant d'ailleurs pré-
venu ses deux invités, le poète Willem et sa
femme :
— J'ai fait faire un dîner simple pour
n'avoir pas l'air de compter sur la reconnais-
sance de votre estomac.
— Nous attendons, dit Willem.
— J'avoue que je suis émue, dit M"" Wil-
lem.
— Oh î fait Éloi , j e devine ce que vous direz !
Vous êtes trop gentils pour être sincères.
— Nous dirons la vérité, affirme Willem.
Nous sommes du même âge; je ne vous dois
aucun ménagement. Si votre pièce est mau-
vaise, tant pis!
9.
152 LE VIGNERON DA?;S SA VIGNE
— N'exagérez ni en bien ni en mal, dit
Éloi.
— Nous écoutons.
Eloi ne se hâte pas. Il s'efforce de pré-
parer son public. Il voudrait au moyen d'une
courte préface adroite, expliquer sa pièce,
avant de la lire. Il prend de petites précau-
tions avisées et banales :
— Je sais à quoi m'en tenir sur la valeur
de cet acte. Ce sera mon début, un lever de
rideau. Ça n'a aucune importance.
Et même il parle d'autre chose, et comme
le poète Willem feint de feuilleter un livre
et que M"*® Willem se mire et tapote ses
cheveux, on croirait un instant qu'ils ou-
blient la lecture.
Quand à l'amie d'Eloi elle ne dit rien.
Troublée comme à l'approche d'un péril
inévitable, elle sert le café, et les petites
mares rondes miroitent et fument dans les
tasses.
Brusquement, tout seul, Eloi se décide:
— Placez-vous. Je commence.
On s'attarde encore. M"*" Willem se de-
TABLETTES DÉLOI 153
mande si elle sera mieux au fond d'un fau-
teuil que, libre et droite, sur une chaise.
— Reculez-vous, dit Eloi, vous me gêne-
riez.
Le poète Willem croise ses jambes fines,
et le coude appuyé, les doigts aux mousta-
ches qu'il va friser continûment, le visage à
l'ombre, il ferme les yeux.
— Un dernier mot, dit M°^« Willem. Suis-
je obligée de rester tranquille, ou m'est-il
permis, pendant la lecture, de communiquer
mes impressions ?
— Je préfère le silence, dit Eloi.
Et il ajoute avec mollesse :
— A moins que ce ne soit plus fort que
vous.
— Je me tairai. Partez ! dit M^' Willem.
On ne voit pas l'amie d'Éloi. Elle s'est
cachée au flanc d'un meuble. Elle met les
mains sur son cœur et elle souffre de man-
que d'air.
Éloi regarde M. et M°' Willem, leur sou-
rit lâchement, baisse l'abat-jour, tousse et,
d'une voix brisée, inconnue, pareille à une
î54 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
voix d'enfant qui épelle, et à la voix de ceux
qui prononcent des discours funèbres, il lit
le manuscrit.
Il lit d'abord son nom d'auteur, sonadresse,
puis le titre, puis les personnages et le dé-
cor. Et il est déjà hors d'haleine, très las,
près de mendier une parole encourageante,
Il lit les premières phrases au milieu d'en-
nemis sournois. Quelque temps, sa voix se
traîne, comme une pauvresse^ le long des li-
gnes.
Mais bientôt, il prête Toreille.
On vient de faire un mouvement. Oui,
M"® Willem a remué et soupire. Une syl-
labe s'échappe de sa bouche. De quel sens ?
Eloi ne peut que l'espérer favorable. Il con-
tinue de lire, dédoublé, moitié au manuscrit,
moitié à son public. Une nouvelle exclama-
tion ne se fait pas attendre et part des lèvres
de M™" Willem. Et, cette fois, plus de doute,
elle approuve. Elle dit nettement :
— Ça va, ça y est!
Tout de suite, Eloi fortifié change de ton.
Il détaille, il donne sa voix entière. Ne de*
TABLETTES d'ÉLOI 155
vrait-il plaire qu'à M™° Willem, il n'a plus
peur, et tourné vers elle, il lit, dès ce mo-
ment, pour elle, pour cette dame de grâce et
de bon secours. Et elle multiplie les preuves
de goût. Elle laisse s'envoler les « oh! » les
(( ah ! )) les « c'est exquis ! c'est parfait ! »
Quelle joyeuse bande d'oiseaux !
Chaque mot d'Éloi porte. Ils luttent tous
deux, elle s'exclamant, lui frappant, coup
sur coup.
Mais les autres, l'autre, le poète, le juge ?
que pense-t-il?
Eloi s'arrête et dit :
— Vous permettez que je respire et que
je boive un verre d'eau; j'ai la gorge sèche.
Et, des yeux, il interroge Willem.
Le poète tortille sa moustache, et sa jambe
suspendue bat la mesure. Impénétrable, il
semble dormir.
— Eh bien ? dit Éloi,
— Mon cher Eloi, dit enfin Willem avec
gravité, je suis heureux d'être un poète et
que vous soyez un prosateur. Autrement, je
serais fort embêté. Mais vous faites de la
156 LE VIGNKLîON DANS SA VIGNE
prose, et moi je fais des vers. Nous ne som-
mes donc pas rivaux et c'est sans jalousie
que je peux, quoiqu'il faille me servir d'un
mot usé jusqu'aux fibres, vous assurer que
j'écoute un chef-d'œuvre.
Il se tait, et Eloi ne proteste pas, comme
on a coutume. Il pose le manuscrit sur la
table, parce que ses doigts tremblent. Son
amie sort de sa cachette et vient, d'un pas
de religieuse, le baiser au front.
Tous vivent si intensément que, peut-être,
la vie des autres, aspirée ici, diminue
dehors.
Eloi reprend le cahier.
Commodes chèvres qui étaient là-bas, au
milieu du parc, et qui accourent vers la haie,
curieuses, au signe d'un promeneur, les figu-
res se rapprochent. Elles frôlent Eloi. Il en
a le feu aux joues.
Il lit jusqu'à la fin, en sécurité, d'une
voix souterraine et passionnée. Ils s'aban-
donne à la joie commune. Il récite de mé-
moire des répliques attendues, et il ne cesse
de sûiirirû de gratitude au visage lumineux
TAbLETTES d'kLOI 157
de M'"° Willem. Elle écoute avec ses pau-
pières, sa bouche et ses narines scintillan-
tes, tandis que ses oreilles lointaines ne lui
servent à rien. Et elle paraît à Eloi jolie au
delà de toute expression poétique. Il achève,
triomphal, comme on arrive au haut d'un
sommet d'où la vue s'étend si loin que cha-
cun se recueille, cherche ses mots et ne
trouve pas.
Et tous se sont dressés debout.
— Tâtez mes mains moites, dit M"® Wil-
lem. Plusieurs fois, j'ai failli crier. Ce n'est
ni bien, ni très bien, ni quoi que ce soit.
C'est beau. Voilà tout.
Le poète Willem se promène dans le ca-
binet de travail. Il s'agite et parle indirec-
tement :
— Il y a là plus que du talent. Il y a
presque... C'est supérieur de cent coudées
à ce que j'imaginais. Je le savais incapable
d'écrire une ordure. Je me disais : ce Ce sera
gai, spirituel, habile. » Je ne soupçonnais
pas cette qualité d'émotion poignante. Et,
avec ça, il lit admirablciueuL Un autre y
158 LE VIGNERON DANS SA VIGM
mettrait plus de science, d'action, de cabo-
tinage. Lui, il lit de toute son âme et natu-
rel. On entendait un homme.
— Un grand homme, dit M°^® Willem.
— Passons aux critiques, ditÉloi.
— Je ne vois rien à critiquer, dit le poète
Willem. Je ne ferai qu'une réserve. Et encore
j'hésite. Je trouve que le titre de votre pièce
l'annonce mal. Il me semble trop spécial,
timide, mesquin. Je le souhaiterais large et
développé comme une enseigne. Il ferme-
rait ainsi la route aux futurs imitateurs et
leur ôterait l'envie téméraire de recommencer
ce que vous avez réalisé de définitif. Mais il
est possible que je me trompe et qu'il vaille
mieux promettre moins et tenir davantage,
pour qu'il y ait surprise éclatante.
— Je réfléchirai, dit Eloi. Merci, merci.
La part de votre amitié faite, j'accepte le
reste. J'ai confiance. Vous ne sauriez m'abu-
ser avec cet accent. Je ne doute pas ; je ne
crois pas que je rêve. Je ne me sens pas
ridicule, et je vous remercie du fond du cœur
d'un homme content, bien content.
TABLETTES D'kI.OI 159
— Vous devriez nous relire quelques pas-
sages, dit M"'' Willem.
— Non, dit Éloi; le charme serait
rompu.
Il ne tient plus à la terre. Il monte, aérien,
ensoleillé, et aussi un peu mélancolique
parce qu'il songe à la descente prochaine,
à l'heure noire après l'heure inoubliable,
et qu'un chef-d'œuvre appelle, exige un
autre chef-d'œuvre et qu'on ne finit jamais.
— Gomme je suis fièrel lui dit son amie.
Que faut-il que je fasse pour être digne
d'un tel maître ?
— Il faut d'abord, ô toi que j'aime, grosse
bête chérie, ne pas pleurer 1
NOISETTES CREUSES
Êtes-vous comme moi? quand j'ai de
petits ennuis avec une personne, je voudrais
tout de suite la voir morte.
Tantôt on jetterait les autres, tantôt on se
jetterait soi-même par la fenêtre.
Quel jour sommes-nous donc ? Vu des gens
quelconques qui n'impressionneraient pas
une plaque photographique. Lu des choses
avec un œil de verre. Dit, dune langue
pendante, des phrases où l'herbe poussait
entre les mots. Frotté mon front comme
un parquet. Eternué, reniflé, toussé....
162 LE VlCÎNKr.ON DANS SA VIGNE
Si chacun de nous s'appliquait toute sa
vie au bonheur de deux personnes, nous
serions chacun deux fois heureux, c'est-à-
dire une fois de trop.
Ce que je prévois n'arrive jamais, et il me
suffit de faire des projets qui m'embêtent,
pour n'être contrarié que par d'agréables
surprises.
J'essaie de fuir la vie et ses tracas, de me
réfugier, comme on dit, dans le rêve, et j'ai
rêvé toute la nuit que je n'étais pas fichu de
trouver mon chapeau.
L'amitié ne dure qu'autant que les humeurs
des deux amis restent complémentaires.
Je ne connais que le coup de foudre anti-
pathique.
Ce qui me plaît me plaît moins que ce qui
me déplaît ne me déplaît.
TABLETTES d'ÉLOI 16Î
Capable de haïr, je ne sais point me
venger. Aussi ma haine ne me sert à rien.
Mieux vaut rester bon garçon.
Pauvre langue française où le mot tour-
nure s'applique également bien au derrière
des femmes et à Tesprit des hommes!
Madame, je vous recommande cette étude
de mœurs mondaines. Elle est signée par un
véritable gentilhomme de lettres, qui l'a
écrite avec des gants, au Bois et à cheval.
Avez-vous remarqué que dans une biblio-
thèque les livres se dérangent d'eux-mêmes,
et qu'un Daudet parfois grimpe sur un Zola ?
Je n'écris que d'après nature et j'essuie
mes plumes sur un caniche vivant.
Voici le soir, la terre a fait un tour de
plus, et les choses vont passer avec lenteur
sous le tunnel de la nuit.
164 LE VIGNEBON DANS SA. VIOr^K
Dieu! que cet arbre a l'air faux, ses feuilles
remuent au vent du Nord comme le nez d'une
femme qui ment.
Je me promenais au milieu des arbres,
quand ma bottine s'alourdit d'une motte de
terre boueuse. Je voulus m'en débarrasser
et je vis combien il est difficile de trouver
un petit morceau de bois daiis une forêt.
En omnibus, je m'assieds au fond, et
d'abord, je fixe la croupe des chevaux pour
ne pas céder ma place. Une jeune femme
monte sur la plate-forme. Jolie et de bonne
santé, elle peut se tenir debout. Puis, c'est
une vieille dame. Elle semble distinguée et
riche. Que ne prend-elle une voiture ? Plus
loin, c'est une ouvrière du peuple avec un en-
fant et un panier. L'idée d'une bonne action me
séduit. Mais où placer le panier? D'ailleurs
il y a dans l'omnibus des messieurs plus
jeunes que moi. Tout à coup, sans raison (car
la dernière venue n'est ni vieille, ni jeune, ni
bien, ni mal, et elle ne me demande rien,
TAUI.ETTJiS D KLOl 165
elle ne penclie pas la tête à Tintérieur comme
les efï'rontées qui dévisagent), je me dresse,
j'écarte le double obstacle des pieds et des
genoux et je dis d'un ton autoritaire : « Ma-
dame, prenez ma place. — Non, merci »,
répond la dame, polie et sèche. Oui, elle
refuse. C'est son droit et elle n'admet
aucune réplique. Il ne me reste qu'à regagner
piteusement ma place, au milieu des jambes
hostiles. Je préfère descendre.
Serait-ce aujourd'hui mon jour de caprices
humanitaires ? Voilà maintenant que je me
mêle d'aider un pauvre vieux à passer d'un
trottoir à l'autre. Et comme il s'accrocha,
multiplie les excuses et les mercis, me donne
sa bénédiction et me promet celle de Dieu
sous les regards d'une foule narquoise, je le
laisse en plan, dans la rue.
Dès que j'aurai deux sous, nous parta-
gerons. Je te donnerai même cinq sous
quand j'aurai dix sous. Mais n'espère pas,
compagnon, que nous serons ainsi de moitié
166 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
jusqu'à cent mille francs. Notre communauté
est réduite à l'argent de poche. D'ailleurs,
je n'ai rien encore, tu peux tout prendre.
Le divorce serait inutile, si le jour du
mariage, au lieu de mettre l'anneau au doigt
de sa femme, on le lui passait dans le nez.
Chérie, j'ai calculé, quand vous m'aimez
bien, l'éclat de vos deux yeux est de qua-
rante bougies.
Moins femme que fleur, frêle comme
une fleur, odorante comme une fleur, vous
parleriez le langage des fleurs, si les fleurs
parlaient patois.
— Quand on aime sa chérie, me dites-vous,
ce n'est jamais le jour qu'on veut qu'on lui
offre un cadeau. On ne se retient pas de
l'offrir la veille.
Je dis à ma chérie : « Souvent, je ne sais
ce que j'ai et je crois que je deviens fou. »
-, t-.s d'ki.oi 167
— Voyons, mon pauvre ami, tu es fou,
me dit-elle.
— Chère chérie, vous ne m'aimez plus.
Autrefois, quand j'y restais longtemps, vous
veniez discrètement frapper de petits coups
à la porte et vous me demandiez, inquiète :
(( N'es-tu pas malade, mon ami ? »
Aujourd'hui, vous m'y laisseriez mourir.
Ce soir, avant de me coucher, je compte
les étoiles du ciel. Elles y sont toutes, et je
fais sur la vie des réflexions si bêtes, que
c'est à croire que je ne les entends pas.
Puis par habitude, comme quand j'étais
petit, j'examine ma conscience, mais je n'ose
plus me signer sous les draps. Et je me
désole, je me méprise, je m'attrape ferme, je
me battrais.
Va, calme-toi et ronfle : La vertu n'est pas
pour ton nez.
C'est l'homme que je suis qui me rend
misanthrope.
10
ÉLOÏ CONTRE ÉLOI
— Tu as dit, aujourd'hui, tout ce que tu
avais déjà dit hier.
— Tu as dit au premier venu : « Je
garderai votre secret. » Tu as dit au
second : « Je vous le confie sous le sceau du
secret. » Et tu l'as répété de môme à tout le
monde.
— Tu as dit des paroles méchantes à ceux
que tu aurais voulu embrasser et de douces
paroles à ceux que tu détestes ou que tu
crains
— Tu as dit, en général, que toutes les
femmes sont stupides, et à chacune, en par-
ticulier, qu'elle était supérieure.
— Tu as dit des grossièretés à une pauvre
170 LE VIGNEKON DANS SA VIGNE
dame, en prenant la précaution de lui dire :
« Je ne dis pas ça pour vous. »
— Tu as dit à ta maîtresse dont c'était le
jour de fête : ce Viens avec moi acheter un
cadeau ; tu m'empêcheras de faire des
folies. »
— Tu as dit à des gens que tu évites
d'ordinaire et que tu rencontrais par hasard:
« Quelle agréable surprise I C'est drôle, dans
la vie, on a toujours les indifférents sur le
dos, et on ne voit jamais ses meilleurs
amis. »
— Tu as dit, coupant au milieu, puis
hachant menu les phrases de ceux qui par-
laient : «Ainsi, tenez, moi, par exemple... »
— Tu as dit : « Quelles brutes que ces
hommes politiques î » et tu t'es vanté de
connaître un sénateur.
— Tu as dit : « La France est aux mains
des hommes d'affaires. » Et presque aussitôt:
« Gomment voulez-vous que les affaires
marchent ? »
— Tu as dit : ce Je jette derrière mon dos
une pincée de sel... pour rire ; je frotte ma
TABLETTES D ÉLOI 171
tête de vin renversé... pour rire; je touche
du fer à la vue d'un prêtre... pour rire ; je
donne un sou à qui m'offre un couteau...
pour rire. » Tu es gai comme pinson.
— Tu as dit : ce Je ne lis pas les jour-
naux. » Et au même instant : ce C'était dans
le journal. »
— Tu as dit que le Prince des Critiques
était une vieille bête, et tu es arrivé en
avance au kiosque pour acheter son feuille-
ton dramatique.
— Tu as dit à ton cher maître que tu
avais brûlé tous tes manuscrits de jeunesse
et qu'il t'en restait une pleine malle. Heureu-
sement le maître ne t'écoutait pas,
— Tu as dit, pour avoir l'air indépendant,
du mal de l'écrivain que tu admires.
— Tu as dit hypocritement à Fauteur :
<( Je ne vous parle pas de votre dernier
livre. Dieu merci I vous savez depuis long-
temps ce que je pense de vous. »
— Tu as dit : « Je sais que c'est préten-
tieux, ce que je vais dire », et tu Tas dit
tout de môme.
10.
172 LE VIGNERON DAISS SA VIG^'E
— Tu as dit, ouvrant d'un beau geste ton
tiroir : ce Prenez, mon ami !» et, à ta stu-
péfaction, le tiroir était vide.
• — Et tu as dit : ce Oh ! rien ne presse ! »
à qui te rendait une somme prêtée, et ce prêt
troublait tes sommeils.
— Tu as dit d'un débiteur insolvable :
« Ce n'est pas le procédé que je regrette,
c'est l'argent. » Et ta langue ne fourchait
point.
— Tu as dit à l'artiste : « Nous ne ven-
dons pas des pruneaux », et tu as dit au
bourgeois avec qui tu te promenais en voi-
ture, sur une route nationale : « Vous savez,
entre nous, moi, au fond je suis un bour-
geois. »
— Tu as dit que Tartiste devait vivre
pauvre et loin du monde, et tu as dit au bord
d'un champ de betteraves : « Ah! si j'avais
autant de billets de mille qu'il y a là de bet-
teraves ! »
— Tu as dit : « On ne respire qu'à la
campagne », parce que tune pouvais ache-
ter avec ton âme un palais en ville.
TABIKTTES D ËLOï 173
— Tu as dit, comme si ça t'échappait :
(( Il faut avoir un idéal î )>
— Tu as dit niaisement : « Faire son de-
voir, son simple devoir d'honnête homme,
tâcher que la petite bête que nous avons
près de la tempe soit satisfaite et nous laisse
dormir tranquille, et se moquer du reste : il
n'y a encore que ça. »
— Tu as dit : ce A vaincre sans péril, on
triomphe sans gloire, voyons, nom dun
chien, après tout! »
— Tu as dit : ce La famille est un mot » ,
et: « Une mère est toujours une mère. »
— Tu as dit étourdiment au vieil homme
qui se plaint que ça ne va plus : ce Allons,
tant mieux ! allons, tant mieux 1 »
Tu aurais dit au Juif-Errant : a Ça fait du
bien de marcher. »
— Tu as dit, le cigare à la bouche :
a Gomme vous avez raison de ne pas fumer ! »
— Tu as dit à ta femme : « Ton rôle, ici-
bas, c'est d'avoir un enfant. » Et tu lui as
dit : ce Quand on n'a qu'un enfant, on n'en a
point. »
174 LE VIGXERON DANS SA VIGNE
— Tu as dit, comparant le chien avec le
chat : « Le chat est plus fier, le chien plus
dévoué, le chat ne rampe pas, le chien lèche
tout le monde ; le chat est propre, le chien
a des puces, et cœtera, et cœtera. »
— Tu as dit que les éditeurs ne savent
pas leur métier, que les médecins n'y enten-
dent rien, qu'on n'a que ce qu'on mérite, que
tu es fataliste, que c'était le bon temps, que
les Chinois ont déjà bu notre thé et que les
Anglais en voyage tiennent toute la place.
— Tu as dit : « Non » au pauvre de la
rue, que tu ne connais pas, sous prétexte
qu'on ne sait jamais, et tu as dit au bureau de
bienfaisance, au sœurs quêteuses, aux dames
patronnesses et à Séverine : « J'ai mes
pauvres. » Où peuvent-ils être ?
— Tu as dit : « Bah ! que la guerre éclate,
je m'en fiche, mon sac est prêt, mes bottes
cirées », parce que tu avais eu ce matin de
petits ennuis, une peine d'amour ou un billet
protesté, et parce que tu étais dans l'état
d'esprit ou de fortune qu'il faut pour filer en
Amérique.
TABLETTES d'ÉLOI 175
— Tu as dit : ce Je n'ai pas peur, seulement
je suis nerveux et le cœur me bat. y>
— Tu as dit, à la nouvelle d'une mort : « Ce
n'est pas ceux qui s'en vont, mais ceux qui
restent, qu'il faut plaindre. » Toutefois, tu
aimes mieux rester.
— Tu as dit: « Si je meurs avant vous, jetez
mon cadavre aux corbeaux. » Et peu après
tu as dit : « Respectons les morts. » Et tu as
dit peu après : « D'ailleurs, je vous enterre-
rai tous. »
— Tu as dit tout bas à Dieu que tu niais
sur les toits: « Mon Dieu, je plaisante. Vous
savez, vous qui me connaissez à fond, que
je crois en vous, quelle haute idée j'ai de
votre personne et de quelle frousse est faite
ma foi I D
— Tu as dit, dans cette journée, tout ce que
tu avais déjà dit hier, et tu le rediras demain.
• HOMME DE LETTRES
L'amî.
As-tu fini de faire des mots âmes dépens?
Élol
Gesse d'abord d'être ridicule.
L\mi.
Je t9 confie un secret et, dès que je me
tourne, tu Técrissurton calepin.
Éloi.
Je n'ai pas la mémoire des secrets.
178 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
L'ami.
Puis je le retrouve dans quelque conte
signé : Eloi.
Eloi.
Jeta remercie de ta collaboration.
L'ami.
Tu m'exposes nu sur ta fenêtre.
Éloi.
Va changer de chemise ailleurs.
L'ami.
Adieu! Tous tes amis te lâchent.
Eloi»
Il m'en reste une pleine bibliothèque. Vous
n'étiez qu'une dizaine, aux plus beaux de mes
jours. Mes livres fidèles sont déjà trois mille.
L'ami.
Je suis homme de lettres aussi, mais je
me pi(Ç^ue de délicatesse.
TABLETTES DELOI lV'9
Éloi.
Si tu étais un véritable homme de lettres,
tu agirais comme moi, sans scrupule.
Le chœur des amis.
11 ne s'épargne pas lui-même.
Éloi.
Précaution. Je devance tous ceux qui
seraient tentés de barbouiller mon âme à leur
caprice, mon âme de mauvais fils, de mau-
vais époux, de mauvais frère, etc., etc. Ecou-
tez :
La mère.
Va, je me suis reconnue dans le livre où
tu déshonores ta mère I
Éloi.
C'est toî qui as commencé! Deir^ande à
papa.
Le père.
On ne peut rien dire devant lui. Si tu ne
11
180 LE VIGNERON DANS 8A VIGNK
• ' ' — • <H>IBi'
respectes pas ta mère, respecte au moins
ton père qui gagne honnêtement sa fortune.
Éloi.
On ne peut rien voler devant moi.
Le père et la. mère.
Nous te déshéritons.
Éloi.
Je sais encore un crime de famille qui me
rapportera beaucoup d'argent.
Le pèbe et la mère
Nous te maudissons.
Éloi.
Faites!... Pas si vite, ma plume ne peut
plus suivre votre torrent d'injures.
Les frères.
Si tu ne te tais, nous te flanquerons des
calottes.
TABLETTES D'ÉLOI 181
Éloi.
J'accepte tout. Donnez. J'en ferai un ro-
man de cape et d'épée.
Le
s SŒURS.
Pourquoi chagrines-tu tes sœurs si dou-
ces, si bonnes et qui t'aiment tant ?
Eloi.
Parce que j'ai besoin de personnages sym-
pathiques.
Le vieux- domestique.
Il se paye aussi ma tête.
Éloi.
Je te considère comme un membre de la
famille.
Les parents.
Il se moque à présent de nous qui Tavons
vu tout petit.
Eloi.
Espériez-vous que j'allais rester pas plus
haut que ça?
182 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
Les voisins.
Ahî le sournois! Il venait veiller à la mai-
son. Il nous aidait à tailler le chanvre.
Silencieux, il laissait les autres parler. On
disait de lui : « C'est un brave garçon, naïf,
incapable d'une méchanceté... j>
Éloi.
Un serin, quoi! Je me venge.
Les compatriotes d'Eloi.
Le médecin, le notaire et la directrice des
postes et télégraphes, qu'il a mis dans ses
livres", sont furieux et le menacent d'un
procès,
Éloi.
Veine! quelle réclame.
Le pharmacien.
En ce qui me concerne, Monsieur Éloi,
vous pouvez m'y mettre tant que vous vou-
drez, dans vos livres. Ça m'est égal.
TABLETTES DELOI 183
Eloi.
Je regrette, Homais ! vous n'êtes pas ma
spécialité. Voyez plus haut, chez Flaubert.
Un YA.GABOND.
J'ai aperçu quelqu'un, la nuit, aucimetière,
qui violait une sépulture.
Éloi.
C'était moi. Je reprenais au cadavre un
paquet de lettres enterrées avec lui, et que
je me propose de publier.
L'ÉPOUSE.
Tes parents, tes voisins, ce sont des étran-
gers. Mais je suis l'épouse sacrée et voilà
que tu me gênes. Je n'ose te caresser. Mes
paroles d'amour, c'est encore de la copie.
Éloi.
Et la meilleure. Ne répètes-tu pas qu'il
faut faire bouillir la marmite?
184 LE VIGNERON DANS SA. VIGNB
L'ÉPOUSE.
Je me sens, la lumière éteinte, notre al-
côve fermée, sur une place publique. Demain,
dans la rue^ je serai montrée au doigt, et je
mourrai de honte.
Éloi.
N'aie pas peur. Tu ressusciteras. Je t'im-
mortalise.
L'enfant.
Papa, papa, veux-tu que je reste près de
toi? Je ne ferai pas de potin.
Éloi.
Babille, enfant, je note ; pleure, je recueille
tes larmes, et sois malade, je dessine tes
gestes de souffrance, et si j'ai la douleur de
te perdre, compte sur moi, je saurai crier un
beau blasphème à Dieu, pour le remettre à
sa place.
Un lecteur.
Il est ignoble de cynisme.
TABLETTES » «LOI 18^
Un autre.
Il est malade.
Un autre.
11 est rigolo.
Un autre.
Vous trouvez ça drôle?
Un autre.
Il se noircit un peu.
Un autre.
Oh I ma tête, qu'est-ce que cela veut dire ?
Un critique.
Moi, je comprends très bien.
Éloi.
Tu as de la chance.
Un homme de cœur indigné.
Mon petit Monsieur, voulez-vous que je
vous dise ? Au fond, vous n'aimez personne
186 LE VIGNERON DANS SA. VIGNE
Éloi
Je m'aime.
La nature
Et il aime la nature. Il aime mes arbres...»
Éloi.
Gomme ils ont maigri cet hiver 1
La nature.
Mes prairies, mes rivières...
Éloi.
Je voudrais que ma main fût assez légère
pour écrire sur les eaux.
La nature.
Et mes brumes fragiles...
Éloi.
Elles naissent le soir, vivent la nuit et
meurent au matin, comme mes rêves.
TABLETTES d'ÉLOI 187
La nature.
Mais pourquoi remuer ma boue, mes tas
de fumier?...
Éloi
Ils fument par les champs comme des
chevaux dételés.
La
NATURE.
Tu fouilles trop bas, tu choques Gybèle,
tu scandalises Pan.
Éloi.
Connais pas.
Un vieillard qui lutte désespérément pour
LA vie.
Mais, tonnerre! on vient au monde pour
vivre et non pour regarder vivre les autres !
Vous n'êtes que le voyeur de la vie, vous ne
vivez pas.
Éloi.
Qu'est-ce que je fais depuis ma naissance ?
11.
188 LE ViaNERON DANS SA. VIGNE
Une dame.
Il ne boit pas.
Éloi.
Je n'ai pas soif.
Une DAMEi
Il ne fume pas.
Éloi.
Ma fumée me gêne.
Une dami .
Il ne joue pas.
Eloi,
Vous triclicriez.
Une DAMiw
Il ne s'amuse jamais.
Éioi
Si, quelquefois je danse, seul.
TABLETTES D'Étni 189
Une jolie femme.
Il n'a pas de maîtresse.
Éloi.
Je suis marié.
La jolie femme.
Oh ! si je m'en mêlais I
Éloi.
Pauvre femme, vous seriez attrapée. Je
n'éprouve qu'à la racine des cheveux.
La jolie femme.
Ce n'est pas un homme.
Éloi.
G est un homme de lettres.
Tous.
Homme de lettres! homme de lettres!
hommes de lettres I
190 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Éloi.
Oui, homme de lettres! Pas autre chose.
Je le serai jusqu'à ma mort... Et puissé-je
mourir de littérature. Et si, par hasard, je suis
éternel, je ferai, durant l'éternité, de la litté-
rature. Et jamais je ne me fatigue d'en faire,
et toujours j'en fais, et je me f... du reste,
comme le vigneron qui trépigne dans sa
cuve, ivre de soleil et de vin et sourd aux
railleries des braves gens qu'il écœure... et
plus j'aimerai passionnément la littérature,
plus je m*élèverai au-dessus du niveau de la
mer.
Voix lointaines.
Homme de lettres!... Homme de lettres...
de lettres.
Eloi, seul.
Pas de faiblesse, Éloi! tu es le plus heu-
reux des hommes.
LE VIGNERON DANS SA VIGNE
L'HOMME FORT
On ne voulait pas le croire, mais on le vit
bien qu'il était fort, à la manière calme
dont il quitta le banc pour aller, le pas
sonore et la tête haute, vers la pile de bois.
Il prit une bûche longue et ronde, non
la plus légère, mais la plus lourde qu'il put
trouver. Elle avait encore des nœuds, de la
mousse et des ergots comme un vieux coq.
D'abord il la brandit et s'écria :
— Regardez, elle est plus dure qu'une
barre de fer, et pourtant, moi qui vous parle,
je vais la casser en deux sur ma cuisse, ainsi
qu'une allumette.
A ces mots, les hommes et les femmes se
dressèrent comme dans une église. Il y avait
194 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
présents Barget, le nouveau marié, Perraud,
presque sourd, et Ramier qu'on ne fait pas
mentir; Papou s'y trouvait, je m'en souviens,
Gastel aussi, il peut le dire : tous gens
renommés, qui racontaient d'ordinaire, aux
veillées, leurs tours de force, et se frappaient
d*étonnement l'un après l'autre.
Ce soir-là, ils ne riaient plus, je vous
assure. Ils admiraient déjà l'homme fort,
immobiles et muets. On entendait ronfler
derrière eux un enfant couché.
Quand il les sentit dominés, bien à lui, il
se campa d'aplomb, ploya le genou et leva
la bûche de bois avec lenteur.
Un moment il la tint suspendue au bout
de ses bras raidis, — les yeux éclataient, les
bouches s'ouvraient douloureuses, — puis
il l'abattit, han I et d'un seul coup, se cassa
la jambe.
L'HOMME DINDE
A force d'observer le vol de ses dindes,
Jacques Feï se dit un jour :
— Qui m'empêche de voler aussi ? Ce n'est
pas malin quand on a des ailes, et si je veux,
une de mes bêtes me prêtera les siennes.
Mais il s'exerça d'abord à battre l'air de ses
bras, tellement vite qu'il faisait autour de lui
du vent et de la poussière.
Quant aux pieds, ils marcheraient d'eux-
mêmes et Jacques s'en servirait comme un
nageur.
Puis il cassa les deux ailes d'une dinde qui
allait bientôt crever, et les ayant solidement
fixées à SCS coudes, il commença de prendre
son essor.
196 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Il courait et bondissait à travers le pré,
au milieu des dindes folles, dont Fune^, mu-
tilée, tournoyait, rouge de sang, et parfois
il se laissait tomber sur le derrière, pour
voir.
— Ça va, dit-il, maintenant je peux me
risquer.
Il choisit un vieux saule au bord de la
rivière. On y grimpait sans peine par les
nœuds du tronc, et la tête ébranchée se dé-
couvrait ainsi qu'une petite plateforme natu-
relle.
En bas, la rivière trouble semblait dormir
d'un sommeil profond, et par de légers plis
vite effacés^ sourire à des rêves.
— Si je manque mon premier coup, se
dit Jacques, il ne m'arrivera que de prendre
un bain, et j'aurai, ma foi, bien à souffrir
d'une chute au creux de ce bon lit.
Il était prêt.
Les dindes glouglotantes allongeaient le
col vers lui, et la dinde aux ailes brisées finis-
sait de se mourir dans une touffe d'herbe.
— Une ! dit Jacques debout sur le saule,
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 197
les coudes écartés, les talons réunis, les yeux
aux nuages qu'il rejoindrait peut-être.
— Deux! dit-il encore, avec une longue
aspiration.
Sans dire trois, résolument se jeta dans
l'air, entre le ciel et l'eau, Jacques Feï qui
gardait les dindes et qu'on n'a pas revu
198 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LA CRUCHE
Voilà Jérôme dans sa quatre-Aângtîème
année.
Gomme il a le pain assuré, il ne sort
guère que pour prendre l'air. Une heure ou
deux par jour, il traîne dehors son pied in-
guérissable. Il n'est utile que pour aller,
quand le puits du jardin manque d'eau, jus-
qu'à la source du bois.
Il porte la cruche par l'anse de corde, à la
main et non sur l'épaule comme les Sama-
ritaines.
Arrivé à la source, il se désaltère d'abord
lui-même : il boit frais et pour sa journée,
afin de laisser à sa famille la cruche tout
entière. Il la remplit et revient à la maison.
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 199
Il marche avec une lenteur telle, aidé d'un
bâton, qu'il ne répand jamais rien de la
cruche.
Quand il la remet aux siens qui l'atten-
daient la gorge sèche, il pourrait se vanter
de n'avoir pas perdu une goutte d'eau.
Elle a seulement, bien que la source ne
soit pas loin, un peu tiédi en route.
200 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LE PARAPLUIE DE COTON BLEU
Ils n'ont que le temps de quitter la route,
pour courir par le pré, vers les arbres épais.
Mais les arbres sont encore trop loin. Pau-
line et Pierre ne peuvent plus aller. Ils se
laissent tomber, défaillants d'amour, au mi-
lieu du pré, dans l'herbe rousse et les fleurs
grillées, sous le parapluie de Pauline qu'elle
ouvre tout grand.
S'il ne vient personne sur la route, le
parapluie de coton bleu reste immobile.
Mais voici quelqu'un.
. Pauline aussitôt met en mouvement le
parapluie dont elle roule le manche du bout
des doigts, tandis que Pierre ne s'occupe de
rien.
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 201
Le parapluie tourne ssur les pointes de ses
baleines, et docile, le manche toujours en
ligne, menaçant, selon l'allure du voyageur
curieux, il se hâte ou se ralentit.
Il cache les amants, les protège, les en-
veloppe de son ombre ajourée, car les
blanches aiguilles du soleil, çà et là, font
des trous.
Puis il s'arrête.
Le voyageur, Un moment excite, courbé
de nouveau sous l'accablante chaleur pour
continuer sa route, n'a vu que quatre pieds
mêlés qui dépassaient un peu.
"02 LE VIGNF.RON DA.XS SA VIGNE
LA PROMENADE DU CHIEN
Chaque dimanche, après déjeuner, Bargel
dit à sa femme :
— Allons faire un tour, tu iras de ton
côté avec les enfants, et moi j'irai de mon
côté avec le chien.
— Mais, dit sa femme, situ voulais, nous
sortirions ensemble.
— Le chien court trop, répond Barget, et
vous ne pourriez pas nous suivre ; amusez-
vous bien; ici, Pyrame I
Comme Pyrame, joyeux de prendre l'air,
gambade sur le troittoir :
— Beau! fait Barget, tu t'essoufUes, nous
avons le temps.
D'abord il entre à l'auberge du coin, il
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 203
attache solidement Pyramc au pied d'une
table et s'assied en face d'un vieil ami qui
n'attendait que lui pour commencer la partie.
Tandis que son maître joue^ Pyrame se
tient tranquille, lèche ses pattes, les retire
quand on marche dessus, happe des guêpes,
éternue, et dort oublié, sans rancune.
Les heures passent. Déjà la septième du
soir va sonner et Barget regarde fiévreuse-
ment la pendule. Sa femme et ses enfants
doivent être de retour et la soupe servie.
— Plus que deux parties, dit-il.
Puis :
— La belle et nous filons.
Puis :
— Celle des malheureux et je me sauve !
Et presque debout, les doigts mouillés
d'avance, il dit encore :
— Vite, la dernière des dernières 1
Cette fois, c'est fini, Barget détache
Pyrame et sautillant jusqu'à la maison afin
do suer un peu, il ramène son chien de la
promenade.
12
204 LE VIGNEKON DANS SA VIGNE
L'HABILE VENDEUSE
Marie-Madeleine se dandine derrière sa
table de bois blanc et, le sourire engageant,
elle gesticule avec ardeur, elle bavarde, elle
offre carottes, navets, poireaux, tomates,
petits pois fraîchement écossés au fond d'un
mouchoir, et volailles dans leur cage.
On marchande : bonne femme, elle mar-
chande, inlassable et suit d'un œil vif le
manège des doigts qui tâtent pour choisir,
prête à les écarter lestement comme des
mouches gourmandes.
Or de ses jupes on entend partir tantôt un
cri rauque, tantôt un violent bruit d'ailes.
Marie-Madeleine se penche afin que tout le
joids de son corps porte sur une seule jambe.
LE VIGNERON DANS 6k VIGNE 205
— Il veut lutter, dit-elle, mais nous
avons le temps. Je ne le brusque pas, ça lui
gâterait le sang. Je pèse en douceur, et je
m'arrête, quand ses ailes ne battent plus et
qu'il meurt trop vite. Si j'abîmais sa tête,
on le refuserait. Alors j'ôte mon sabot.
Tenez.
Marie-Madeleine relève un peu ses jupes
et montre le bec du canard qu'on vient de
lui acheter et que sous son pied, gardant
ses mains libres pour la vente, elle étouffe.
206 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
L'IMPOT
— Le texte est formel, dit le percepteur
à Noirmier :
(( Loi du il juillet 1889, article Sépara-
graphe 3 : les père et mère de sept enfants
viw^nts^ légitimes ou reconnus, ne seront
pas inscrits au rôle de la contribution per-
sonnelle et mobilière.
— Ecoute, dit en rentrant Noirmier à sa
femme, nous avons déjà six enfants, faiscms
vite le septième et nous ne paierons plus
d'impôt.
Cette certitude leur donna du courage.
Déjà ils se trouvaient moins malheureux
que tant d'autres. Noirmier travaillait
presque toujours ; il mendiait aussi et môme
il volait du bois et des pommes de terre à
JLE VIGNERON DANS SA VIGNE 207
l'occasion, sans cesser pour cela d'être un
brave homme.
Sa femme regonflée n'arrêtait jamais dans
la maison nue, et pas un enfant ne mourait.
Le septième arriva comme un sauveur et
aux pires moments de leur misérable vie,
Noirmier répétait tranquille, soulagé :
— C'est égal, nous ne payons plus l'impôt.
Et voilà qu'il reçut une nouvelle feuille blan-
che l'invitant à verser, pour ses contributions
de l'année suivante, la somme de 9 fr. 50.
— Le texte est formel dit encore le per-
cepteur :
« Loi du 8 août 1890^ article Si : le
paragraphe 3 de Varticle 3 de la loi de
finances du il juillet i889 est modifié
ainsi quil suit: les père et mère de sept
enfants vivants^ mineurs, légitimes ou re^
connus^ assujettis à une contribution per-*
sonnelle mobilière égale ou inférieure à
dix francs seront exonérés d'office de cette
contribution. »
Or, Noirmier, votre contribution de
9 fr. 50 est bien inférieure à 10 francs, vous
12.
208 LE VIGNERON DANS SA VIONE
êtes bien père de sept enfants vivants et
légitimes, mais ils ne sont pas tous mineurs ,
car votre aîné Charles vient d'avoir vingt et
un ans et d'atteindre sa majorité ; par con-
séquent, il ne vous sert à rien.
Noirmier entendait ces paroles avec l'air
morne d'un cheval qui dort.
— Tu comprends, dit-il à sa femme, moi
j'ai compris, ils se ravisent, c'est tout simple.
Non, elle ne comprenait pas, trop ahurie,
et lui à mesure qu'il expliquait les raisons
du percepteur, il les comprenait moins.
— Quoi! s'écria la femme, sept ne vaut
que six maintenant et nous devrons payer
chaque année jusqu'à la fin des fins neuf
francs dix sous d'impôt ? Je me méfie, moi.
D'abord, est-ce que ça nous regarde si nos
enfants prennent de Tâge ?
Longtemps Noirmier réfléchit.
— Écoute, ma femme, dit-il enfin. J'ai
une idée. Il faut remplacer notre enfant qui
ne compte plus par un autre, et puisqu'ils
veulent des mineurs, aux impôts, nous allons
tout de suite leur en faire un.
LE VIGNERON DANS SA. VIGNK 209
LES SŒURS ENNEiMIES
Elles finissent sans hâte, par petites gor-
gées, leur café au lait, quand Marie dit à
Henriette :
— Chère sœur, tu ne sauras donc jamais
boire proprement?
Henriette piquée courbe la tête, et le men-
ton aussitôt triplé tant elle est grasse, elle
voit une tache sur son corsage. Lente à ri-
poster, elle pose son bol vide sur la table,
observe un moment les arbres du jardin et
leurs signes de détresse.
— Avoue, dit-elle enfin, narquoise, que
ce malheur ne peut t'arriver à toi, car si
tu renverses ton café, il tombe droit par
terre.
210 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
— Dis franchement que je suis plate,
Henriette.
— Non, Marie, mais je crois ta poitrine
moins gênante que la mienne.
Il faudrait le prouver, Henriette.
— Il suffit de comparer, Marie.
Vite serrées l'une contre l'autre, coude à
coude, toutes deux se gonflent et, d'un œil
qui louche, cherchent de quel côté ça dé-
passe.
— Te rends-tu ? demande Henriette.
— D'abord tu portes des talons, dit Marie.
Mais j'ai une idée : prends ton bol et viens.
Henriette docile suit Marie. Elles passent
dans leur chambre et poussent le verrou de
la porte.
On entend un bruit d'étoffe froissée, de
bouton qui saute et roule et de lacet qui
siffle. Longtemps elles chuchotent, sans
rire, puis d'une voix nette :
— Regarde, dit Marie, je l'emplis jus-
qu'au bord.
-—Moi je n'entre même pas, dit Henriette,
il éclaterait.
LE VÏGNEROIV DANS â4 V1G"NE
211
Gorges nues, si blanches qu'il fait soleil
clans le trou de la serrure, les deux sœurs
ennemies mesurent loyalement leurs seins
avec un bol à café au lait.
P.
■%-Ci
di J'
212 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LE BIJOU
Francîne se promène et ne pense à rien,
quand soudain son pied droit refuse de
dépasser son pied gauche.
Et la voilà plantée, indéracinable, devant
une vitrine.
Elle ne s'est pas arrêtée pour se mirer
dans les glaces ou se tapoter les cheveux.
Elle fixe un bijou. Elle le fixe obstinément,
et s'il avait des ailes, il irait tout seul,
ainsi qu'une mouche fascinée, se poser,
bague, sur le doigt de Francine, ou broche
à son corsage, ou. boucle au lobe de son
oreille.
Pour mieux le voir, elle clôt à demi les
g jeux, et même, pour le posséder au moins
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 213
SOUS ses paupières, elle les ferme. Il semble
qu'elle dort.
Mais derrière la vitrine, venue du fond de
la boutique, une main paraît. Elle sort
blanche et fine de sa manchette. On dirait
qu'elle entre adroitement dans une volière.
Elle est habituée. Elle se faufile, sans se
brûler aux feux des diamants, sans éveiller
les pierres assoupies, et du bout de ses
doigts prestes, comme faisant les cornes à
Francine qui l'observe avec inquiétude, elle
lui vole le bijou.
à
214 LE VIGNERON Da5S SA VIGNE
L'ENFANT GRAS ETL'ENFANT MAIGRE
Dans la même allée d'un parc où les
pigeons et les merles se croisent familiers,
deux dames sont assises côte à côte. Elles
ne se connaissent pas, mais elles ont chacune
un enfant. La-Dame-en-Rose a Tenfant gras
et la Dame-en-Noir l'enfant maigre.
D'abord elles s'observent, sans parler,
puis, indirectement, elles se font de menues
avances.
— Bébé, prends garde de bousculer le
bébé.
— Bébé, prête ta pelle au bébé, comme
un grand garçon.
Soudain la Dame-en-Noir n'y tient plus
et dit à la Dame-en-Rose :
i.E VIGNERON DANS SA. VIGNE 215
— Quel bel enfant vous avez, madame!
— Merci, madame. On me le dit souvent
et je ne me lasse pas de l'entendre dire, car
je crains devoir mon enfant trop beau quand
je le regarde avec mes yeux maternels.
— Soyez en fîère, madame. Vous le pou-
vez ! il rayonne ; il réjouit. On mangerait
cru sa chair ferme. Il a des fossettes par-
tout et des membres qui donnent la peur. Il
doit vivre un siècle. Ah! par exemple, ces
folles boucles memettent en défiance .Je vous
soupçonne deles friser. Avouez-le, madame.
— Madame, je vous jure sur la tête de
mon enfant, que jamais un fer sacrilège ne
profane ses cheveux. D'ailleurs il est venu
au monde avec.
— Je vous crois, heureuse mère, et je
vous envie du fond de mon cœur.
Les deux dames se sont rapprochées, et
tandis que l'enfant maigre, qui souffle à
peine, restepar terre, la Dame-en-noirprend
l'enfant gras, le pèse, le câline, l'admire et
répète, émerveillée: Qu'il est lourd! mon
Dieu ! qu'il est donc lourd I
13
^-s.
^-\.
216
LE VIGNERON DANS SA VIGNl
— Vous le flattez, dit la Dame-en-Rose,
mais comme le vôtre paraît sage I
La Dame-en-Noir, déçue, sourit avec
tristesse, pour prix de son enthousiasme
elle attendait mieux. Elle eût préféré au
banal compliment sincère quelque délicat
mensonge, et quoique résignée, elleâemble
implorer encore.
La Dame-en-Rose devine. Honteuse
d'avoir manqué de tact, et bonne au fond,
elle attire sur ses genoux l'enfant maigre,
le baise du bout des lèvres et d'une voix
grave :
— Chère madame, je ne dis point cela
parce que vous êtes sa mère, mais savez-
vous que je le trouve très bien aussi, le
vôti^, dans son genre I
LE VIGNERON DANS SX VIGNE 217
L'EPINGLE
Lorsque son fiance partit pour la guerre,
Blanche lui fit cadeau d'une épingle qu'il
jura de garder précieusement.
— Vous me la donnez, dit Pierre, sans
doute pour que je pense à vous.
— Non, dit-elle, je sais que vous ne,
m'oublierez jamais.
— Vous me la donnez peut-être pour
qu'elle me porte bonheur ?
— Non, je ne suis pas superstitieuse.
— Je ne cherche plus à comprendre, dit
Pierre, il suffit qu'elle me vienne de vous et
que vous m'aimiez.
— Je vous aime, dit Blanche, mais mon
épingle vous servira.
218 LE VIGNERON DANS SA VlGJilS
Or il arriva qu'au feu Pierre reçut une
balle dans le bras gauche et qu'il fallut le lui
couper.
— Je connais Blanche, dit-il, par délica-
tesse elle hâtera notre mariage.
Il revint et sa première visite fut pour
elle. Comme il marchait sur la route, fier
d'être au monde, d'un pas pressé, il observa
sa manche vide.
Elle pendait, inerte, toute plate, ou se
balançait de droite et de gauche, sans
mesure, ou sautillait comme un tronçon de
bête.
— Cette tenue négligée, dit Pierre, me
ridiculise un peu.
De la main qui lui restait, il releva sa
manche et, l'ayant pliée en deux, il la fixa
proprement à son épaule, avec l'épingle.
LE VICNEKON DAiNS SA MGNE 219
LE COQ
ï
Chaque matin, au saut du perchoir, le co(]
regarde si l'autre est toujours là, — et
l'autre y est toujours.
H
Le coq peut se vanter d'avoir battu tous
ses rivaux de la terre, — mais l'autre, c'es^
le rival invincible^, hors d'atteinte.
III
Le coq jette cris sur cris : il appelle, il
provoque, il menace, — mais l'autre ne répond
qu'à ses heures, et d'abord il ne répond pas.
220 LE VlG^rnON DANS SA VIGNE
lY
Le coq fait le beau, gonfle ses plumes, qui
ne sont pas mal, celles-ci bleues, et celles-
là argentées, — mais l'autre, en plein azur,
est éblouissant d'or.
Le coq rassemble ses poules, et marche à
leur tête. Voyez : elles sont à lui ; toutes
Taiment et toutes le craignent, — mais l'au-
tre est adoré des hirondelles.
VI
Le coq se prodigue : il pose, çà et là, ses
virgules d'amour et triomphe, d^un ton aigu,
de petits riens ; — mais justement l'autre
se marie et carillonne à toute volée ses noces
de village.
VII
Le coq jaloux monte sur ses ergots pour
un combat suprême; sa queue a l'air d'un
pan de manteau que relève une épée. Il défie,
Liv v;cni:hon dans sa vigne *221
le sang à la crête, tous les coqs du ciel. — ■
mais l'autre, qui n'a pas peur de faire face
aux vents d'orage, joue en ce moment avec
la brise et tourne le dos.
VIII
Et le coq s'exaspère jusqu'à la fin du jour.
Ses poules rentrent une à une. Il reste seul,
enroué, vanné, dans la cour déjà sombre, —
mais l'autre éclate encore aux derniers feux
du soleil, et chante, de sa voix pure, le paci-
fique angélus du soir.
222 LE VIGNEKON PA.NS SA VICîWl
LA VACHE
Las de chercher, on a fini par ne pas lui
donner de nom. Elle s'appelle simplement
ce la vache » et c'est le nom qui lui va le
mieux.
D'ailleurs, qu'importe, pourvu qu'elle
mange ! et l'herbe fraîche, le foin sec, les
légumes, le grain et même le pain et le sel,
elle a tout à discrétion, et elle mange de
tout, tout le temps, deux fois, puisqu'elle
rumine.
Dès qu'elle m'a vu, elle accourt d'un petit
pas léger, en sabots fendus, la peau bien
tirée sur ses pattes comme un bas blanc,
elle arrive certaine que j'apporte quelque
chose qui se mange, et l'admirant chaque
1.E VIGNERON UA.N3 S\ VIGXJÎ 'JTi
fois, je ne peux que lui dire : Tiens, mange!
Mais de ce qu'elle absorbe elle fait du lait
et non de la graissa. A heure fixe, elle offre
son pis plein et carré. Elle ne retient pas le
lait, — il y a des vaches qui le retiennent,
— généreusement, par ses quatre trayons
élastiques, à peine pressés, elle vide sa fon-
taine. Elle ne remue ni le pied, ni la queue,
mais de sa langue énorme et souple, elle
s'amuse à lécher le dos de la servante.
Quoiqu'elle vive seule, Tappétit l'empêche
de s'ennuyer. Il est rare qu'elle beugle de
regret au souvenir vague de son dernier
veau. Mais elle aime les visites^ accueillante
avec ses cornes relevées sur le front, et ses
lèvres affriandées d'où pendent un fil d'eau
et un brin d'herbe.
Les hommes, qui ne craignent rien, flat-
tent son ventre débordant; les femmes, éton-
nées qu'une si grosse bête soit si douce, ne
se défient plus que de ses caresses et font
des rêves de bonheur.
13.
224 LE VIGNERON DA-XS a A. VIGNE
LE COCHON ET LES PERLES
Dès qu'on le lâche au pré, ce cochon se
met à manger et son groin ne quitte plus la
terre.
Il ne choisit pas l'herbe fine. Il attaque
la première venue et pousse au hasard,
devant lui, comme un soc ou comme une
taupe aveugle, son nez infatigable.
Il ne s'occupe que d'arrondir un ventre qui
prend déjà la forme dû saloir, et jamais il
n'a souci du temps qu'il fait.
Qu'importe que ses soies aient failli s'al-
lumer tout à l'heure au soleil de midi, et
qu'importe maintenant que ce nuage lourd,
gonflé de grêle, s'étale et crève sur le pré ?
La pie, il est vrai, d'un vol automatique,
LE VIGMÎRON D.V:,S SA. VIGNE 225
se sauve. Les dindes se cachent dans la
liai'?, et le poulain puéril s'abrite sous un
chêne.
Mais le cochon reste où il mange.
Il ne perd pas une bouchée.
Il ne remue pas, avec moins d'aise, la
queue.
Tout criblé de grêlons, c'est à peine s'il
grogne :
— Encore leur sales perles \
226 LE VIGNERON DAIS SA VIGNE
LE NID DE CHARDONNERETS
Il y avait, sur une branche fourchue de
notre cerisier, un nid de chardonnerets joli à
voir, rond, parfait, tout crins au dehors, tout
duvet au dedans, et quatre petits venaient d'y
éclore. Je dis à mon père :
— J'ai presque envie de les prendre pour
les élever.
Mon père m'avait expliqué souvent que
c'est un crime de mettre des oiseaux en cage.
Mais, cette fois, las sans doute de répéter la
même chose, il ne trouva rien à me répondre.
Quelques jours après, je lui dis :
— Si je veux, ce sera facile. Je placerai
d'abord le nid dans une cage, j'attacherai
la cage au cerisier et la mère nourrira les
t.E VIGNERON DANS SA. VIGNE 227
petits par les barreaux, jusqu'à ce qu'ils
n'aient plus besoin d'elle.
Mon père ne me dit pas ce qu'il pensait
de ce moyen.
C'est pourquoi j'installai le nid dans une
cage, la cage sur le cerisier et ce que j'avais
prévu arriva: les vieux chardonnerets, sans
hésiter, apportèrent aux petits des pleins becs
de chenilles. Et mon père observait de loin,
amusé comme moi, leur va-et-vient fleuri, leur
vol teint de rouge sang et de jaune soufre.
Je dis un soir :
— Les petits sont assez drus. S'ils étaient
libres, ils s'envoleraient. Qu'ils passent une
dernière nuit en famille et demain je les porte-
rai à la maison, je les pendrai à ma fenêtre, et
je te prie de croire qu'il n'y aura pas beaucoup
de chardonnerets au monde mieux soignés.
Mon père ne me dit pas le contraire.
Le lendemain je trouvai la cage vide. Mon
père était là, témoin de ma stupeur.
— Je ne suis pas curieux, dis-je, mais je
voudrais bien savoir quel est l'imbécile qui
a ouvert la porte de cette cage!
-2« L5 VIGNERON DANS SA VIGNE
LA FOURMI ET LE PERDREAU
Une fourmi tombe dans une ornière où il
a plu et elle va se noyer, quand un perdreau
qui buvait, la pince du bec et la sauve.
— Je vous le revaudrai, dit la fourmi.
— Nous ne sommes plus, répond le per-
dreau sceptique, au temps de La Fontaine.
Non que je doute de votre gratitude, mais
comment piqueriez-vous au talon le chasseur
prêt à me tuer ! Les chasseurs aujourd'hui
ne marchent point pieds nus.
La fourmi ne perd pas sa peine à discuter
et elle se hâte de rejoindre ses sœurs qui
suivent toutes le même chemin, semblables
à des perles noires qu'on enfile.
Or le chasseur n'est pas loin; il se repo-
LE VIGNERON DANS S\ VIGNE 229
sait, sur le flanc, à l'ombre d'un arbre. Il
aperçoit le perdreau piétant et picotant à
travers le chaume. Il se dresse et veut tirer,
mais il a des fourmis dans le bras droit. Il
ne peut lever son arme. Le bras retombe
inerte et le perdreau n'attend pas qu'il se
dégourdisse.
230 LE VIGNERON DANS
L'ELEPHANT
C'est l'heure où le jeune Daniel fait sa vi-
site à l'éléphant.
Son public ordinaire Fattend : l'ouvrier,
le soldat, la fille, le vagabond et Fétranger.
— Fais le beau, dit Daniel, un doigt levé.
L'éléphant ne réussit pas du premier coup.
Il se dresse à peine, pesamment, retombe et
grogne.
— Mieux que ça, dit Daniel d'un ton sec.
Il se dresse alors plus haut que la grille,
et terrible, énorme, antédiluvien, il pousse
un barrit dont Fair est fêlé comme du cris-
tal.
— Bien! dit Daniel.
L'éléphant peut se remettre à quatre pattes
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 261
et, la trompe droite, ouvrir la bouche. Da-
niel y jette, de loin, des morceaux de pain
et, quand il vise avec adresse, la croûte
sonne au fond du palais noir et gâté. Puis il
offre, au creux de sa main, une à une, des
épluchures. La trompe rugueuse et délicate
va et vient entre les barreaux, se ferme et
se déroule comme si l'éléphant aspirait et
soufflait dedans.
Les oreilles minces, tirées par quelque fi-
celle, planent de satisfaction, mais le petit
œil reste morne.
Pour finir, Daniel jette à la bouche le pa-
pier qui enveloppait les bonne choses et qui
passe comme un chat par une chatière de
grange. .
L'éléphant seul n'est plus maintenant
qu'un pauvre vieux de village qui garde la
maison. Il traîne ses chaussons devant la
porte, courbé, tête vide, nez bas. Il dispa-
raît presque dans sa culotte trop remontée
et, derrière, un bout de corde pend.
232 LE VIGNEUON DANS SA MGM
MURMURES
La bêche. — Fac et spera.
La pioche. — Tu dia tovijours ça, mais
moi aussi.
Les fleurs. -^ Fera-t-il soleil aujourd'hui?
Le tournesoL — Oui, si je veux.
L'arrosoir. — Pardon, si je veux, il pieu*
vra.
Le rosier. — Oh ! quel vent!
Le tuteur, — Je suis là.
La framboise. — Pourquoi les roses ont-
elles des épines? Ça ne se mange pas une
rose.
LE VIQNERON DANS SA VIGNE
233
La carpe du vivier. — Bien dit! C'est
parce qu'on me mange que je pique, moi,
avec mes arêtes.
Le chardon, — Oui, mais trop tard.
La rose, — Me trouves-tu belle ?
Le frelon. — Il faudrait voiries dessous.
La rose. — Entre.
Le pinson. — Je trouve l'hirondelle stu-
pide : elle croit qu'une cheminée, c'est un
arbre.
La chauve-souris. — Et on a beau dire,
de nous deux c'est elle qui vole le plus mal;
en plein jour, elle ne fait que se tromper de
chemin. Si elle volait la nuit, comme moi,
elle se tuerait à chaque instant.
Le mur. — Je ne sais quel frisson me
passe sur le dos.
Le lézard. — C'est moi.
L'abeille. — Du courage 1 Tout le monde
me dit que je travaille bien. J'espère, à la fin
du mois, passer chef de rayon.
234 lE VIGNKRON DANS SA VIGNE
Les violettes, — Tiens! nous sommes
toutes officiers d'académie.
Les violettes blanches. — C'est une raison
de plus pour être modestes, mes sœurs.
Le poireau. — Est-ce que, moi, je me
vante ?
L'asperge. — Mon petit doigt me dit
tout.
L'épinard. — C'est moi qui suis l'oseille.
L'oseille. — Mais non, c'est moi.
La pomme de terre. — Je crois que je
viens de faire mes petits.
Le pommier (à son voisin d'en face). —
C'est ta poire, ta poire, ta poire,... c'est ta
poire que je voudrais produire.
Le geai. — Toujours en noir , vilain merle.
Le merle, — Monsieur le préfet, je n'ai
que ça à me mettre.
LE VIGNKUON DANS SA. VIGNE 235
U échalote. — Oh que ça sent mauvais î
Uail. — Je parie que c'est encore Fœillet.
La pie, Cacacacaca
La grenouille, — Qu'est-ce qu'elle dit ?
La pie. — Je chante.
La grenouille. — Couac.
Les deux pigeons. — Viens mon grrros,
viens mon grrros, viens mon grrros
La taupe. — Taisez-vous donc là-haut!
On ne s'entend plus travailler.
L'araignée. — Au nom de la loi, j'appose
mes scellés.
Les moutons. — Mée... Mée... Mée...
Le chien de berger. — Il n'y a pas de
mais.
23(5 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LE MARTIN-PECHEUR
Ça n'a pas mordu, ce soir, mais je rap-
porte une rare émotion.
Gomme je tenais ma perche de ligne tendue,
un martin-pêcheur est venu s'y poser.
Nous n'avons pas d'oiseau plus éclatant.
Il semblait une grosse fleur bleue au bout
d'une longue tige. La perche pliait sous le
poids. Je ne respirais plus, tout fier d'être
pris pour un arbre par un martin-pêcheur.
Et je suis sûr qu'il ne s'est pas envolé de
peur, mais qu'il a cru qu'il ne faisait que
passer d'une branche à une autre.
LE VIGNEROJÎ DANS SA VIGNE 237
LE CHAT
Le mien ne mange pas les souris, il n'aime
pas ça. Il n'en attrape une que pour jouer
avec.
Quand il a bien joué, il lui fait grâce de
la vie, et il va rêver ailleurs, l'innocent, assis
dans la boucle de sa queue.
Mais, à cause des grilTcs, la souris est
morte.
238 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LE VER LUISANT
Que se passe-t-il? neuf heures du soir et
il y a encore de la lumière chez lui.
LE CAPRICORNE
Cet insecte a les antennes si longues, que
pour le mettre dans ce livre, il faut les lui ra-
battre sur le côté I
LE VIGXERO.N DAiNS SA VIGKE 239
LE CAFARD
Noir et collé comme un trou de serrure,
L'ESCARGOT
Il se promène le plus qu'il peut, mais il
ne sait marcher que sur sa langue.
14
240 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LA VIGNE
Tous ses ceps, l'échalas droit, sont au port
d'armes.
Qu'attendent-ils ? le raisin ne sortira pas
encore cette année, et les feuilles de vigne
ne servent plus qu'aux statues.
.E VIGNERON DANS SA VIGNE 241
LA BELETTE
Pauvre, mais propre, distinguée, elle passe
et repasse, par petits bonds, sur la route, et
va, d'un fossé à l'autre, donner, de trou en
trou, ses leçons au cachet.
LE POISSON
Décidément, il ne veut pas mordre. Il ne
sait peut-être pas que c'est aujourd'hui l'ou-
verture de la pêche.
2»2 I,E VIG-\EKOX DA.VS SA VIGNE
LES COQUELICOTS
Ils éclatent dans le blé, comme une armée
de petits soldats ; mais d'un bien plus beau
rouge, ils sont inofîensifÉr.,
Leur épée, c'est un épi.
C'est le vent qui les fait courir, et chaque
coquelicot s'attarde, quand iî veut, au bord
du sillon avec le bleuet, sa payse.
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 243
LA BERGERONNETTE
Elle court autant qu'elle vole et toujours
dans nos jambes, familière, imprenable, elle
nous défie, avec ses petits cris, de marcher
sur sa queue.
14.
LE VIQ.XERO.N DANS SA VIGNE
DINDES
Sur la route, voîci encore le pensionnat
des dindes.
Chaque jour, quelque temps qu'il fasse,
elles se promènent.
Elles ne craignent ni la pluie, personne ne
se retrousse mieux qu'une dinde, ni le so-
leil, une dinde ne sort jamais sans son om-
brelle.
LE VIGNERON DAlMS SA ViGNE 2\?i
LE SERPENT
Trop long.
246 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
LES PERDRIX
La perdrix et le laboureur vivent en paix,
lui derrière sa charrue, elle dans la luzerne
voisine, à la distance qu'il faut l'un de l'au-
tre pour ne pas se gêner. La perdrix connaît
la voix du laboureur, elle ne le redoute pas
quand il crie ou qu'il jure.
Que la charrue grince, que le bœuf tousse
et que l'âne se mette à braire, elle sait que ce
n'est rien.
Et cette paix dure jusqu'à ce que je la
trouble.
Mais j'arrive et la perdrix s'envole, le
laboureur n'est pas tranquille, le bœuf non
plus, l'âne non plus. Je tire, et au fracas
d'un importun, toute la nature se désordonné.
LE VIGNERON DA.XS SA VlkrS 247
Ces perdrix, je les lève d'abord dans une
éteule, puis je les relèvedansune luzerne, puis
je les relève dans un pré, puis le long d'une
haie, puis à la corne d'un bois, puis...
Et tout à coup je m'arrête, en sueur, et je
m'écrie :
— Ah ! les sauvages, me font-elles courir !
De loin, j'ai aperçu quelque chose au pied
d'un arbre, au milieu du pré.
Je m approche de la haie et je regarde par-
dessus.
Il me semble qu'un col d'oiseau se dresse
à l'ombre de l'arbre. Aussitôt mes batte-
ments de cœur s'accélèrent. Il ne peut y avoir
dans cette herbe, que des perdrix. Par un
signal familier, la mère, en m'entendant,les
a fait se coucher à plat. Elle-même s'est
baissée. Son col seul reste droit et elle veille.
Mais j'hésite, car le col ne remue pas et j'ai
peur de me tromper, de tirer sur une racine.
Gà et là, autour de l'arbre, des taches
jaunes, perdrix ou mottes de terre, achèvent
de me troubler la vue.
2l8 LE VlG^ETiON DA.NS SA VIGNE
Si je fais partir les perdrix, les branches do
l'arbre m'empêcheront de tirer au vol , et j 'aime
mieux, en tirant par terre, commettre ce que
les chasseurs sérieux appellent un assassinat.
Mais ce que je prends pour un col de per-
drix ne remue toujours pas.
Longtemps j'épie.
Si c'est bien une perdrix, elle est admira-
ble d'immobilité et de vigilance, et toutes les
autres, par leur façon de lui obéir, méritent
cette gardienne. Pas une ne bouge.
Je fais une feinte. Je me cache tout entier
derrière la haie et je cesse d'observer, car
tant que je vois la perdrix, elle me voit.
Maintenant nous sommes tous invisibles,
dans un silence de mort.
Puis, de nouveau, je regarde.
Ohicettefoisje suis sûr! La perdrix a cru à
ma disparition. Lecols'esthausséet le mouve-
mentqu'ellefaitpour le raccourcir la dénonce.
J'applique lentement à mon épaule ma
crosse de fusil...
Le soir, las et repu, avant de m'endormir
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 249
d'un sommeil giboyeux, je pense aux perdrix
que j'ai chassées tout le jour, et j'imagine
la nuit qu'elles passent.
Elles sont affolées.
Pourquoi en manque-t-il à l'appel ?
Pourquoi en est-il qui souffrent et qui,
becquetant leurs blessures, ne peuvent tenir
en place ?
Et pourquoi s'est-on mis à leur faire peur
à toutes ?
A peine se posent-elles maintenant, que
celle qui guett(3 sonne l'alarme, il faut re-
partir, quitter l'herbe ou l'éteule.
Elles ne font que se sauver, et elles s'ef-
fraient même des bruits dont elles avaient
l'habitude.
Elles ne s'ébattent plus, ne mangent plus,
ne dorment plus.
Elles n'y comprennent rien.
Si la plume qui tombe d'une perdrix
blessée venait se piquer d'elle-même à mon
chapeau de fier chasseur, je ne trouverais
pas que c est exagéré.
250 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Dès qu'il pleut trop ou qu'il fait trop sec,
que mon chien ne sent plus, que je tire mal
et que les perdrix deviennent inabordables,
je me crois en cas de légitime défense.
Il y a des oiseaux, la pie, le geai, le merle,
la grive, avec lesquels un chasseur qui se
respecte ne se bat pas, et je me respecte.
Je n'aime me battre qu'avec les perdrix.
Elles sont si rusées !
Leurs ruses, c'est de partir de loin, maison
les rattrape et on les ce corrige ».
C'est d'attendre que le chasseur ait passé,
mais derrière lui elles s'envolent trop tôt et
il se retourne.
C'est de se cacher dans une luzerne pro-
fonde, mais il y va tout droit.
C'est de faire un crochet au vol, mais
ainsi elles se rapprochent.
C'est de courir au lieu de voler, et elles cou-
rent plus vite que l'homme, mais ily aie chien.
C'est de s'appeler quand on les divise,
mais elles appellent aussi le chasseur et rien
ne lui est plus agréable que leur chant.
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 251
Déjà ce couple de jeunes commençait de
vivre à part. Je les surpris, le soir, au bord
d'un labouré. Elles s'envolèrent si étroite-
ment jointes, aile dessus, aile dessous je
peux dire, que le coup de fusil qui tua l'une
démonta l'autre.
L'une ne vit rien et ne sentit rien, mais
l'autre eut le temps de voir sa compagne
morte et de se sentir mourir près d'elle.
Toutes deux, au même endroit de la
terre, elles ont laissé un peu d'amour, un
peu de sang et quelques plumes.
Chasseur, d'un coup de fusil, tu as fait
deux beaux coups : va les conter à ta fa-
mille.
Ces deux vieilles do laiitiée deriiière dont
la couvée avait été détruite, ne s'aimaient
pas moins que des jeunes. Je les voyais tou-
jours ensemble. Elles étaient habiles à m'é-
viter et je ne m'acharnais pas à leur pour-
suite. C'est par hasard que j'en ai tué une.
Et puis j'ai cherché l'autre, pour la tuer, elle
aussi, par pitié 1
u
252 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
Celle-ci a une patte cassée qui pend,
comme si je la retenais par un fil.
Celle-là suit d'abord les autres jusqu'à ce
que ses ailes la trahissent; elle s'abat, et
elle piète ; elle court tant qu'elle peut,
devant le chien, légère et à demi hors des
sillons.
Celle-ci a reçu un grain de plomb dans la
tête. Elle se détache des autres. Elle pointe
en l'air, étourdie, elle monte plus haut que
les arbres, plus haut qu'un coq de clocher,
vers le soleil. Et le chasseur, plein d'an-^
goisse, la perd de vue, quand elle cède enfin
au poids de sa tête lourde. Elle ferme ses
ailes, et va piquer du bec le sol, là-bas,
comme une flèche.
Celle-là tombe, sans faire ouf! comme un
chiffon qu'on jette au nez du chien pour le
dresser.
Celle-là, au coup de feu, oscille comme
une petite barque et chavire.
On ne sait pas pourquoi celle-ci est morte,
tant la blessure est secrète sous les plumes.
Je fourre vite celle-là dans ma poche,
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 253
I ■! , I . m
comme si j'avais peur d'être vu, de me
voir.
Mais il faut que j'étrangle celle qui ne veut
pas mourir. Entremes doigts, elle griffel'air,
elle ouvre le bec, sa fine langue palpite, et
sur ses yeux, dit Homère^ descend l'ombre
de la mort.
Là-bas, le paysan lève la tête à mon coup
de feu et me regarde.
C'est un juge, cet homme de travail ; il va
me parler, il va me faire honte d'une voix
grave.
Mais non : tantôt c'est un paysan jaloux
qui bisque de ne pas chasser comme moi,
tantôt c'est un brave paysan que j'amuse et
qui m'indique où sont allées mes perdrix.
Jamais ce n'est l'interprète indigné de la
nature.
Je rentre ce matin, après cinq heures de
marche, la carnassière vide, la tête basse et
le fusil lourd. Il fait une chaleur d'orage et
mon chien, éreinté, va devant moi, à petits
254 LE VIGNERON DANS SA VIGNE
pas, suit les haies, et fréquemment, s'assied
à l'ombre d'un arbre où il m'attend.
Soudain, comme je traverse une luzerne
fraîche, il tombe ou plutôt il s'aplatit en
arrêt : c'est un arrêt ferme, une immobilité
de végétal. Seuls les poils du bout de sa
queue tremblent. 11 y a, je le jurerais, des
perdrix sous son nez. Elles sont là, collées
les unes aux autres, à l'abri du vent et du
soleil. Elles voient le chien, elles me voient,
ellesme reconnaissentpeut-être,etterrifiées,
elles ne partent pas.
Réveillé de ma torpeur, je suis prêt et j'at-
tends.
Mon chien et moi, nous ne bougerons pas
les premiers.
Brusquement et simultanément, les per-
drix partent : toujours collées, elles ne font
qu'une, et je flanque dans le tas mon coup
de fusil comme un coup de poing. L'une
d'elles, assommée, pirouette. Le chien saute
dessus et me rapporte une loque sanglante,
une moitié de perdrix.* Le coup de poing a
emporté le reste.
LE VIGNERON DANS SA VIGNE 255
Allons 1 nous ne sommes pas bredouille I
Le chien gambade et je me dandine d'or-
gueil.
Ah ! je mériterais un bon coup de fusil
dans les fesses l
15.
TABLE
259
NOUVELLES DU PAYS
MŒURS DES PHILIPPE • 9
nanette manque la messe 69
l'ami d'enfance 77
mademoiselle olympe • . 87
le petit bohémien. . 95
honorine 1^03
TABLETTES D'ÉLOI
PROMENADE 1^9
l'inutile charité 121
LE PORTRAIT ^-^3
LA MER i25
VOYAGE A NICE 133
PREMIER PAS 149
LA LECTURE 151
NOISETTES CREUSES 161
ÉLOI CONTRE ÉLOI 169
HOMME DE LETTRES
177
260 LE VIGNERON DANS SA VIGWE
LE VIGNERON DANS SA VIGNE
l'homme fort
. . 193
l'homme dinde.
. . 195
LA CRUCHE
198
LE PARAPLUIE DE COTON BLEU
LA PROMENADE DU CHIEN
. . 200
. . 202
l'habile VENDEUSE
. . 204
l'impôt
. . 206
LES SŒURS ENNEMIES
. . 209
LE BIJOU
. . 212
l'enfant gras et l'enfant MAIGRE. . .
l'Épingle
. . 214
. . 217
le COQ
. . 219
LA VACHE ••...
. . 222
LE cochon et les PERLES • .
. . 224
LE NID DE chardonnerets
. . 226
LA FOURMI ET LE PERDREAU
l'Éléphant
. . 228
. . 280
MURMURES •••••
. . 232
LE MARTIN-PÊCHEUR. ..•••••••
. . 236
. . 237
LE VER LUISANT
. . 238
LE CAPRICORNE ••••
. . 238
LE CAFARD •••
. . 239
l'escargot « . .
. . 239
261
LA VIGNE 240
LA BELETTE 241
LE POISSON 241
LES COQUELICOTS 242
LA BERGERONNETTE 243
DINDES • • • 2^^
LE SERPENT 245
LES PERDRIX 246
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G. Rot, 7, rue Victor-Hugo, Poitiers
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MERCVRE DE FRANCE^
XXVI, RYE DE CONDÉ — PARIS-VI»
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ton.
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